Festival Lumière 2019 : critique de The Irishman de Martin Scorsese

L’un des plus grands évènements de ce Festival Lumière 2019, était sans conteste, l’avant première de The Irishman de Martin Scorsese, dans une salle de l’auditorium de Lyon en ébullition et acquise à la cause du maitre. Le long métrage reprend tous les codes du cinéma du réalisateur et plaira, à n’en pas douter, à tous les fans, mais arrive cependant à se démarquer par un propos sur le temps et la douleur des regrets qui fait chavirer The Irishman dans la plus sincère des émotions. 

Avec sa durée gargantuesque (3h30), The Irishman est un tour de force aussi habile que grandiloquent. Mais pas si facile d’accès. Dès les premiers instants, avec ce plan séquence qui circule dans un hospice, puis cette narration toute en flashbacks, accompagnée d’une voix off nous expliquant tous les tenants et les aboutissants d’un film choral qui s’étend sur plusieurs décennies, et cette galerie de personnages bien trempés, il est clair que nous sommes bien chez Martin Scorsese. Le passage chez Netflix, les effets spéciaux et la cure de rajeunissement faciale de certains acteurs pour faire vivre les personnages à des époques antérieures, ou le casting over the top : pourtant Martin Scorsese n’en demeure pas moins toujours aussi intransigeant et minutieux dans la construction même de ses films. 

On retrouve dès lors ces gueules de malfrats, ce kitsch assumé, ce goût pour les bavardages autour d’une table et pour un bon cigare, le machiavélisme de la vengeance, les meurtres en coin de rue, les petites tapes dans le dos, et l’univers de la mafia du Little Italy. Frank Sheeran (Robert De Niro), à l’hospice en question, nous narre son passé et sa rencontre avec Jimmy Hoffa (Al Pacino) : un homme de main, au départ simple chauffeur, qui rencontre un baron, presque le deuxième homme le plus puissant des Etats Unis après le Président. Comme souvent chez Martin Scorsese, ses longs métrages, de par leur densité et la fluidité de l’enchevêtrement des informations données, demandent une certain temps de digestion, voire d’apprentissage de la dialectique même du cinéaste. Le rythme est tenu tambour battant, et l’on essaye de suivre le film comme dans un train fantôme, notamment grâce aux performances habitées d’un casting merveilleux. 

Martin Scorsese, revient à ses fondamentaux, mais sans jamais se recycler : le code d’honneur, l’image du père, la filiation, l’épouse, la religion, l’amour père/fille, la loyauté, l’ordre, la violence du monde et le pardon. Tous ces thèmes ressurgissent dans la vie de Franck Sheeran, notamment aux cotés de Jimmy Hoffa. Pourtant nous sommes loin d’un cinéaste qui nous offre son Maxi Best Of en toute gratuité : le trio formé par Scorsese, De Niro et Al Pacino n’est pas réuni pour faire de la figuration et s’échapper à travers un simple dernier baroud d’honneur. Même si pendant les 2 premières heures, on est agrippé à cette fiévreuse histoire mafieuse et politicienne, très caustique au demeurant (les Timelines de la mort de certains protagonistes), et que l’on s’amuse parfois à jouer au jeu des différences avec Les Affranchis et Casino, la dernière partie de l’oeuvre (1h30) s’agite bien plus autour du degré de folie de Jimmy Hoffa, et ralentit son tempo, sous le regard de plus en plus fissuré d’un Franck Sheeran qui entraperçoit la tragique fatalité d’une amitié qui aura duré des années. 

Une bataille judiciaire éclaboussante, une mafia qui perd de son aura et de son image christique, des années en prison, un syndicat perdu d’avance, une Amérique qui change de moeurs et de procédés (un meurtre présidentiel) et un futur déjà acté (« les jeux sont faits ») : Jimmy Hoffa avait un destin funèbre déjà tout tracé. A partir de là, c’est la loi du silence face à la loi du milieu : Martin Scorsese sort un peu de ses sentiers battus et soumet à son film, une lenteur presque mortifère. Se dissimulent une véritable nostalgie et un beau regard sur le temps qui passe, avec une volonté de s’attarder sur des détails, qui parfois semblent indolores au premier abord, à la fois pour se rendre compte de la beauté du passé et du présent mais aussi dans le but de retarder une échéance mémorielle chez Franck Sheeran. Les ruptures de tons sont légions, avec une oeuvre qui ondule constamment entre le comique des souvenirs communs (le poisson, la demande de pardon avec Bobby, les discussions indirectes avec Tony « mais quel Tony  ?») et la tragédie sur les regrets (le silence et le départ d’une fille, un ami qui ne veut rien entendre, la solitude, le bruit de la mort).

Dans ce The Irishman, on retrouve un peu la douleur presque pastorale du mutisme et du regret qui traversait Silence puis avec la vieillesse qui pointe le bout de son nez, l’incompréhension d’un monde nouveau qui se bâtit sous des yeux ébahis, les souvenirs qui s’égarent et les regrets qui restent tapis dans l’ombre, le long métrage de Martin Scorsese fait aussi écho à celui de l’un des derniers monstres vivants du cinéma américain : The Mule de Clint Eastwood.

 

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