Khartoum confirme le talent de Basil Dearden, en DVD et Blu-ray

C’est une très belle édition du film Khartoum qui sort aux éditions Rimini. Une occasion de revoir Charlton Heston qui considérait tenir là une de ses meilleures performances dans un film d’aventures à grand spectacle doublé d’une réflexion politique.

1884. Muhammad Ahmad ibn Abd Allah se fait nommer le Mahdi et prend la tête d’une révolte religieuse et nationaliste dans un Soudan faisan alors partie de l’empire colonial britannique. Une première force armée britannique a été massacrée. Le gouvernement de Sa Majesté envoie alors le général Charles Gordon, surnommé Gordon Pacha, avec l’ordre d’évacuer les Anglais de la capitale soudanaise, Khartoum.

Le film est une des dernières productions à grand spectacle de l’époque classique hollywoodienne. Les producteurs ont même choisi de le tourner avec le procédé Ultra Panavision 70, déjà employé pour le célèbre Ben Hur, et que Khartoum sera le dernier film à utiliser avant… Les 8 Salopards de Tarantino. Cela donne donc des scènes forcément spectaculaire, et ce dès l’ouverture, où l’on nous raconte la débâcle subie par le premier contingent britannique envoyé contre le Mahdi.

Mais, au fil du film, le spectateur peut percevoir assez facilement que ces scènes à grand spectacle, ce n’était pas ce qui intéressait le cinéaste Basil Dearden. Il va les faire, et bien, comme en témoigne l’assaut final contre Khartoum, mais un peu comme on remplirait un cahier des charges. Pour lui, plus spécialisé dans les films psychologiques, l’intérêt du scénario de Khartoum reposait, bien évidemment, dans l’affrontement (et surtout le rapprochement) entre Gordon et le Mahdi.

Et force est de constater que le film nous donne à ce sujet des scènes très fortes. Et pourtant, les deux hommes ne se rencontrent que deux fois dans le film. Deux scènes très intenses où le face-à-face entre Charlton Heston et Laurence Olivier fait des étincelles.

Le duel se fera donc essentiellement à distance. Basil Dearden réussit le tour de force de faire du Mahdi le centre des préoccupations alors qu’on le voit finalement très peu dans le film. Mais pourtant, tout tourne autour de lui.

De lui, et de l’ego surdimensionné de Gordon Pacha. C’est peut-être là le piège infernal tendu par le rebelle musulman au général britannique. Doté d’une très haute opinion de lui-même et refusant dès le début le statut de « mission suicide » accordé à son entreprise, Gordon ne va pas se contenter d’évacuer les citoyens britanniques mais va se lancer dans un projet de fortification de Khartoum pour lui permettre de tenir face au siège imposé par les mahdistes. Il sortira complètement du cadre défini par sa hiérarchie pour s’enfoncer dans un problème insoluble.

En cela, il est tout à fait possible de voir en Gordon un représentant du Royaume-Uni lui-même, un pays forgeant un empire colonial démesuré et finalement incontrôlable. Car dès la scène d’ouverture, il est évident que les Britanniques ne savent pas comment réagir face à cette révolte, qu’ils ne connaissent rien ni au pays, ni aux coutumes locales, et que leur seule réponse est la répression. Il est, du coup, tellement simple pour le Mahdi de faire chuter ces occupants : il suffit de les entraîner dans le désert ! Les dialogues en cours dans les cabinets ministériels londoniens confirment cette incompréhension des autorités face à leur empire. Et le film à grand spectacle se double d’une réflexion politique amère.

L’autre coup de force de Basil Dearden réside dans le face-à-face entre Gordon et le Mahdi, qui va révéler non pas tant l’opposition que les ressemblances entre les deux hommes. L’officier britannique et le rebelle soudanais sont identiques : même hybris, même ego surdimensionné, même conviction d’avoir une mission divine. Gordon a, dans un instant de lucidité, cette remarque très forte :

« Il semblerait que je me sois bercé de l’illusion d’avoir le monopole de Dieu »

Tout se joue ici, dans cette illusion brisée. Gordon, comme les Britanniques dans leur ensemble, était convaincu d’être dans son droit en occupant le sol soudanais, au point de ne pas comprendre pourquoi on aurait pu vouloir les en déloger.

Quoi qu’il en soit, Khartoum nous offre la confrontation trois étoiles entre deux jusqu’au-boutistes. Certes, si on peut de nos jours être gêné par le fait que le Mahdi soit interprété par un acteur blanc grimé d’un maquillage outrancier, cela n’enlève rien à la prestation remarquable de Laurence Olivier. L’ensemble du casting est de haute tenue, la reconstitution est parfaitement travaillée, les images sont superbes et le rythme ne faiblit pas.

Suppléments

Disons-le tout net : pour ceux qui aiment le film, cette édition est indispensable. Même si la restauration n’est pas exceptionnelle, les suppléments de programme sont remarquables. Sur le DVD, nous avons un entretien de presque une demi-heure avec un historien britannique du cinéma, Sheldon Hall, qui, dans un premier temps, retrace la création du film, puis surtout s’intéresse à l’aspect politique de Khartoum, surtout sa présentation critique de l’empire britannique.

Le Blu-ray propose deux autres entretien d’une demi-heure chacun, l’un avec Jean-François Rauger et Jean-François Baillon, et l’autre avec Fraser Heston, le film de Charlton.

Mais surtout, le film est proposé avec un livret d’une centaine de pages absolument passionnant. Nous y suivons une chronologie des films qui se déroulent dans l’empire colonial britannique, depuis Les Trois lanciers du Bengale jusqu’à L’Ultime Attaque, en passant par L’Homme qui voulut être roi. Puis on revient sur les faits eux-mêmes, en présentant la personnalités des belligérants, mais aussi en resituant l’histoire dans son contexte. Enfin, Jean-François Baillon fait une présentation de Basil Dearden, ce grand cinéaste britannique injustement oublié de nos jours, et qu’il est urgent de re-découvrir (par exemple en revoyant, outre Khartoum, La Victime).

Khartoum : bande annonce

Caractéristiques
Format : 16/9
Image : 2,76/1 (Ultra-Panavision 70)
Langue : Français, Anglais
Sous-titrage : français
Son : LPCM 2.0
Durée : 130 minutes (DVD), 136 minutes (Blu-ray)

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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