Un été sans maman mais avec Grégory Panaccione

Toujours aussi inspiré, Grégory Panaccione propose une histoire tournant autour d’une fillette venue passer ses vacances à la mer, en Italie. Si elle ne comprend pas l’italien, elle va néanmoins aller de surprise en surprise.

Pour des raisons indéterminées, la mère de Lucie laisse la fillette à un couple d’amis, en Italie, pour l’été. La femme doit avoir à peu près le même âge que sa maman, souriante et avenante. Lui fait un peu ours, avec sa bonne bedaine et sa tête tout droit sortie de Match (2014), précédent opus de Panaccione (également dessinateur pour Un océan d’amour scénarisé par Wilfrid Lupano), même année et racontant un match de tennis (belle réussite soit dit au passage). Ils n’ont pas d’enfant. Quant à Lucie, elle doit avoir quelque chose comme huit ans, un âge où sensibilité, curiosité bougeotte et imagination dominent.

Arrivée en Italie

L’album commence avec le voyage en voiture vers l’Italie. Visiblement, Lucie ne déborde pas d’enthousiasme. Mais, fidèle à ses habitudes, Panaccione nous la joue sans dialogue. Autant dire que cela fonctionne très bien, car il n’a pas son pareil pour proposer des situations, des attitudes, des mimiques qui en disent long. Pourtant, son dessin n’est pas spécialement fouillé et ne vise pas non plus une esthétique particulièrement léchée. De plus, il propose encore une fois un album en noir et blanc (ainsi que du gris). Ajoutons qu’il s’y entend parfaitement pour suggérer des mouvements.

Quelques pistes permettent de comprendre ce que Panaccione propose ici. D’abord, ces quelques mots sur la quatrième de couverture :

« Cet été, Lucie va en Italie.
Elle est déposée par sa maman chez un couple d’amis qui ne parlent pas français.
Des vacances pas ordinaires vont commencer. »

En exergue, on lit également (petits caractères) « Cet ouvrage est aussi un hommage à mes deux grands maîtres : Miyazaki et Moebius. » Le maître japonais du cinéma d’animation qu’on ne présente plus et un dessinateur BD, tous deux avec des imaginaires particulièrement féconds qui tendent vers l’onirisme.

Et trois lignes en dessous, on lit également (toujours en petits caractères) : « Merci à Gianni (un vrai rescapé de l’« Annamaria ») pour son histoire.

La tragédie de 1947

Une brève qui incite à chercher des renseignements sur l’« Annamaria ». Ils figurent après la dernière planche et en petits caractères (sans doute exprès, pour qu’on ne s’y intéresse qu’après la lecture de l’album) :

« Le 16 juillet 1947, le bateau à moteur « L’Annamaria » transporte 84 enfants, principalement des garçons, âgés de 4 à 13 ans, orphelins de guerre milanais, invités par la colonie de la « Solidarité nationale » de Loano, ainsi que quelques passagers. Le bateau est en voyage vers l’île de Gallinara. Vers dix-huit heures, L’Annamaria fait naufrage à une centaine de mètres de la rive après avoir heurté un poteau soutenant le drainage des égouts de la ville et malheureusement coupé à fleur d’eau. Peu de passagers savent nager. Meurent noyés 43 enfants. Un autre meurt plus tard, à l’hôpital, ainsi que trois femmes et une de leurs filles. L’épave finira à 4 mètres de profondeur, marquée d’une entaille de quarante centimètres par cinquante. »

Enfin, dernière page avant la première planche, on trouve une note de l’auteur : à lire calmement.

Pas si muet que ça

Longtemps dénué du moindre dialogue, l’album n’est finalement pas muet. Comme si Panaccione s’était retenu aussi longtemps qu’il pouvait, avant de placer ce qui devenait indispensable (créant au passage une belle surprise). Il faut dire que son histoire n’est pas aussi simple qu’elle paraît au premier abord. Le dessinateur apporte une dimension fantastique qu’on devine vaguement d’après l’illustration de couverture. On pourra toujours attribuer cette dimension à l’imagination de la fillette et au moins en partie au caractère évidemment onirique de certains épisodes.

Les découvertes de Lucie

Toujours est-il que la fillette, bien qu’accueillie correctement, se trouve un peu livrée à elle-même, puisqu’elle ne comprend pas ce que ses hôtes lui disent. Bon, elle comprend l’essentiel par gestes. Mais elle se débrouille, observe et va à droite à gauche. Elle découvre des photos (datées : 1947-1977), des traces de pieds minuscules sur le sable, se fait un ami de son âge sur la plage, découvre une pâquerette comme si une main la lui tendait du côté du robinet d’alimentation d’eau de la maison. Et puis, elle s’amuse avec un cerf-volant et trouve un livre lui promettant d’apprendre l’italien en 100 leçons.

Ensuite, la situation lui échappe totalement et on ne sait pas toujours quoi en penser. Il faut découvrir l’histoire de L’Annalisa pour interpréter. Avec sa sensibilité d’enfant, Lucie a probablement découvert l’histoire du drame sur Internet et elle fantasme là-dessus à sa façon. L’ensemble est très émouvant, poétique et d’une belle originalité. Avec une belle liberté, l’album met en scène les peurs et espoirs de l’enfance, tout en rendant hommage aux univers de ses maîtres es-rêveries. A noter la place de choix occupée par le chien incroyablement expressif qui accompagne le plus souvent Lucie. Autres animaux bien présents : les poissons. Ils apparaissent tardivement (fin du premier tiers environ), mais apportent un tour totalement inattendu à l’intrigue.

Le travail de l’auteur

Ce que Panaccione apporte à cette histoire, ce sont des situations qui n’auraient leur équivalent qu’avec (éventuellement) le cinéma d’animation. Son imaginaire et son talent graphique lui permettent d’emporter le lecteur dans un univers où tout peut arriver. Sans même chercher à se mettre dans la peau de l’enfant, il réussit à capter l’attention pendant pas moins de 276 pages (format 23 x 16,5 cm) qui peuvent se lire d’une traite, en confrontant des personnages auxquels tout un chacun peut d’identifier à des situations incongrues. Il imagine des moyens de communiquer, des péripéties souvent inattendues (en particulier parce que Lucie fait des découvertes qu’elle ne devrait pas) et propose quelques doubles planches à caractère onirique qui contribuent à créer une atmosphère très personnelle. Bien entendu, il organise ses planches selon ses besoins narratifs, le plus souvent avec trois bandes dans la hauteur et un nombre de cases assez variable.

Une BD étonnante, inspirée et émouvante qui confirme le talent de Grégory Panaccione.

Un été sans maman, Grégory Panaccione
Editions Delcourt (collection shampooing), janvier 2019, 280 pages

Note des lecteurs1 Note
3.5

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