Tolkien, biopic minimaliste mais nimbé de fantastique

Désormais aux mains de Disney, Fox nous livre avec Tolkien un biopic minimaliste du grand auteur britannique. Un film qui manque d’envergure mais qui parvient à titiller l’attention par son savoir-faire et surtout son parti pris de visualiser les inspirations du bonhomme et d’ajouter un soupçon de fantastique à l’ensemble.

Synopsis : Envoyé en pension avec son jeune frère à la suite du décès de leur mère, J.R.R. Tolkien, adolescent ennivré par son imaginaire va se faire une place au sein d’un groupe d’étudiants littéraire et partager ses passions, ses avis et ses réflexions jusqu’à ce que la Première Guerre mondiale éclate. Une période durant laquelle le bonhomme va connaître une amitié forte, une romance avec Edith Bratt, des doutes sur sa scolarité et son avenir, et surtout l’évolution de cet univers qu’il a créé. Une mythologie qui deviendra par la suite l’oeuvre la plus acclamée dans le domaine de l’heroic fantasy avec des titres tels que Le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux…

Avec tous les projets de biopics qui sortent à la pelle chaque année, il était étonnant que les studios n’avaient pas encore tenté d’élaborer un film sur un homme de lettre aussi référencé que J.R.R. Tolkien. Un long-métrage qui perce le mystère de cet homme, poète et professeur – et encore, le CV est bien plus long ! – qui a réussi à créer un univers, une œuvre aussi riche que ces écrits sur la Terre du Milieu : Le Hobbit, Le Seigneur des Anneaux, Les Aventures de Tom Bombadil, le Silmarillon… Un être humain qui, « pour le plaisir », a inventé toute une mythologie et un langage. Bref, une personnalité importante de la culture ayant le pedigree adéquat pour être immortalisé – bien que cela soit déjà fait par son travail – par un média populaire. C’est désormais chose faite ! Mais grande question : avions-nous vraiment besoin d’un énième biopic ? Avions-nous besoin que l’on nous montre le quoi du comment ?

Sur le papier, Tolkien est classique. Beaucoup trop même, le titre arborant la même structure narrative que ses congénères. À savoir commencer l’histoire à un point culminant de son personnage (ici, sa survie dans les tranchées de la Première Guerre mondiale) pour émailler le récit de plusieurs flashbacks, de l’enfance du protagoniste jusqu’à l’événement qui marquera à jamais sa vie. Qui apportera les conséquences que nous connaissons (l’écriture et la publication de ses ouvrages). Tolkien, c’est  une fois de plus cette formule. Il est vrai que le domaine du bonhomme ne se prête pas à quelques envolées loufoques, comme a pu le faire récemment Rocketman en faisant de la vie d’Elton John une comédie musicale. Mais il n’empêche que l’auteur méritait bien mieux qu’un récit nous contant son parcours scolaire. Son idylle. Ce qui intéresse le spectateur dans une telle œuvre, c’est surtout de savoir d’où vient le génie d’un tel homme. Et même là-dessus, le film ne s’attarde par forcément. D’accord, ce dernier nous montre bien que ce sont les horreurs de la guerre qui lui ont permis de créer, de visualiser certains détails de la Terre du Milieu (la violence des batailles, le personnage de Sauron, les paysages brumeux…). Que la langue qu’il a créée est d’une richesse et d’une simplicité étymologique. Que son idée de « Communauté » est née de ses camarades de son groupe littéraire – très bien mis en avant, cela dit. Mais cela reste des indices et jamais de véritables explications. Comme si l’imagination de Tolkien restait un mystère à part entière et que finalement, il n’y avait finalement pas grand-chose à raconter au public. Et ça, c’est vraiment dommage…

D’autant plus que Tolkien, tout comme son titre, se révèle être très sobre. Cela peut être un véritable atout parmi tous ces projets clinquants et m’as-tu-vu que le milieu hollywoodien nous réserve. Alors certes, un récit se passant à une époque passée nécessite toujours des costumes, des décors de circonstance – surtout que le cher Tolkien a évolué dans des milieux plutôt aisés. Et qu’un passage par la guerre impose le fait d’avoir des séquences de bataille, avec effets spéciaux et pyrotechniques (rondement menées, soit dit en passant). Mais malgré ça, jamais le film ne fait tape-à-l’œil. Jamais il n’en fait trop visuellement pour titiller le spectateur et lui mettre des étoiles dans les yeux. Tel n’est pas son but, et il ne s’y vautre pas. Cependant, être aussi sobre l’empêche d’avoir l’envergure appropriée pour une personnalité aussi importante dans l’histoire culturelle. À aucun moment le long-métrage ne se montre marquant, puissant ni encore sensationnel. Hormis un détail de mise en scène à ne pas négliger – qui sera évoqué dans le paragraphe suivant –, Tolkien ne percute jamais, alors que des séquences s’y prêtent pourtant. Il suffit de voir la toute dernière séquence : l’écriture de la première phrase du HobbitDans un trou, vivait un Hobbit » « In a hole in the ground, there lived a Hobbit »), filmée et montée de manière anecdotique avant que n’apparaisse le générique de fin. Là est l’autre problème de Tolkien, qui n’a pas su trouver le juste milieu question sobriété.

Cependant, il ne faut pas non plus jeter Tolkien dans les biopics sentant la banalité à plein nez. Le métrage a ses défauts, son classicisme et son manque d’envergure. Outre sa bonne production et des comédiens impliqués, c’est surtout l’ambiance de l’ensemble qui permet de suivre ce récit sans déplaisir. Qui lui offre une toute autre posture auprès du spectateur. Conscient de l’œuvre de Tolkien, l’équipe du film a voulu montrer ses inspirations non pas par l’écriture mais plutôt par l’image. En apportant ici et là un semblant de fantastique, de fantasy et de féérie. Comme par exemple dévoiler la beauté de la nature (lumineuse, merveilleuse, agréable) face à la noirceur de la ville (un plan crépusculaire, avec les silhouettes des bâtiments). Nature qui, rappelons-le, sera une des bases primordiales de ses récits. Ou encore ajouter des chevaliers noirs (les Nazguls) et autres démons (Sauron, un dragon…) pendant les séquences de batailles, qui prennent alors des airs de combats apocalyptiques sans espoirs. Avec une très bonne direction artistique et des effets spéciaux de bonne facture, offrant des plans visuellement réussis, Tolkien se démarque sur ce point de la concurrence. Et ce sans oublier les compositions de Thomas Newman, tout simplement délicieuses, prodiguant au projet la magie dont il avait besoin pour sortir un peu du lot. Même, certaines partitions rappellent un peu la trilogie de Peter Jackson, c’est dire !

Plutôt que de finir sur un blockbuster haché-menu (X-Men : Dark Phoenix), la Fox, via sa filière Fox Searchlight Pictures, aura eu le droit de clôturer sa période d’indépendance. Nous devons même le remercier d’avoir laissé ce film sortir en salles alors que le studio aux grandes oreilles effectue actuellement un grand ménage, repoussant des titres à une date ultérieure (le cas Les Nouveaux Mutants) et annulant même certains projets à la production bien avancée (Les Légendes de la Garde, News of the World de Paul Greengrass…). Oui, Tolkien aura su s’en sortir au beau milieu de ce tohu-bohu. Alors oui, le film, en soi, n’est pas exceptionnel et reste un biopic minimaliste du grand homme qu’était le personnage éponyme. Mais par son parti pris d’apporter du fantastique, d’un cahier des charges respecté et d’un certain savoir-faire maîtrisé, le long-métrage reste agréable à visionner.

Tolkien – Bande-annonce

Tolkien – Fiche technique

Titre original : Tolkien
Réalisation : Dome Karukoski
Scénario : David Gleeson et Stephen Beresford
Interprétation : Nicholas Hoult (J.R.R. Tolkien), Lily Collins (Edith Bratt), Colm Meaney (Père Francis Morgan), Derek Jacobi (professeur Joseph Wright), Anthony Boyle (Geoffrey Bache Smith), Patrick Gibson (Robert Q. Gilson), Tom Glynn-Carney (Christopher Wiseman), Harry Gilby (J.R.R. Tolkien jeune)…
Photographie : Lasse Frank Johannessen
Décors : Grant Montgomery
Costumes : Colleen Kelsall
Montage : Chris Gill et Harri Ylönen
Musique : Thomas Newman
Producteurs : Peter Chernin, David Ready, Kris Thykier et Jenno Topping
Productions : Fox Searchlight Pictures et Chernin Entertainment
Distribution : 20th Century Fox
Budget : 20 M$
Durée : 112 minutes
Genre : Biopic
Date de sortie : 19 juin 2019

États-Unis – 2019

Note des lecteurs0 Note
3

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.
Sebastien Decocq
Sebastien Decocqhttps://www.lemagducine.fr/
Se droguant avec Jurassic Park, Les Dents de la Mer, Independence Day, E.T. et Indiana Jones à l'âge de 6 ans (même moins pour certains), autant dire que le cinéma était une passion d'emblée. Qui continue à s'élargir au fil des années, à tel point que j'espère un jour en faire mon métier (scénariste, réalisateur, critique... tout est bon !). A mon actif, quelques montages vidéos et un semblant de court-métrage en réserve, je préfère toutefois encore plus m'enfouir dans une salle de cinéma et me laisser transporter par ce que propose le grand écran. Que ce soit un plaisir coupable comme les comédies musicales ou les gros blockbusters d'un certain Michael Bay (je sens la foudre s'abattre sur moi !). Ou bien de véritables chefs-d'oeuvre. Quoiqu'il en soit, du moment que c'est signé par Nolan, Cameron, Spielberg et Burton, je fonce littéralement payer mon ticket.

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.