Hair, de Milos Forman, l’utopie chantante

En adaptant la comédie musicale à succès Hair, Milos Forman a réussi à la fois à reconstituer l’esprit hippie et à se l’approprier pour en faire un film personnel.

Synopsis : Claude Bukowski est appelé à partir au Vietnam. Sortant de son Amérique profonde, il décide de visiter New York avant de s’embarquer. À Central Park, il rencontre un groupe de hippies.

Il est possible d’affirmer que la réussite de Hair tient à trois facteurs : le premier est musical, le deuxième chronologique, et le dernier est la personnalité de son réalisateur.

La comédie musicale

Musicalement, la partition sur laquelle se base le film est magnifique. Signée James Rado et Gerome Ragni pour les paroles, et Galt McDermot pour la musique, elle parvient idéalement à retranscrire l’époque hippie. Affranchissement des contraintes sociales, liberté sexuelle, expérimentations de substances psychotropes, opposition à la guerre, les sujets traités dans les chansons reflètent bien l’utopie « flower power », mais sait aussi en montrer les limites : bad trip, refus d’assumer ses responsabilités, immaturité…

Musicalement, la partition ne laisse pas une minute de temps libre. La musique accompagne chaque scène, mais en variant les styles, tour à tour entraînante ou émouvante, grandiose ou intimiste. Le spectateur est pris dans un flot qui ne le lâchera plus.

Dix ans plus tard

Alors que la comédie musicale est montée pour la première fois en 1968 et bien qu’elle fut un succès immédiat et durable, le film ne fut réalisé que dix ans plus tard. On pourrait se dire que dix ans, ça ne fait pas tant que ça, mais ces dix années-là ont radicalement changé le monde occidental, la musique et la forme de la rébellion par rapport à la société. En cette fin d’années 70, les crises pétrolières ont bouleversé le monde, le chômage de masse s’est imposé, signant la fin de cette jeunesse dorée qui était certaine d’avoir un emploi à vie et qui cherchait, justement, à échapper à un carcan socio-professionnel tout tracé.

Musicalement, mais aussi socialement, le rejet du monde se fait plus violent. Au lieu des utopistes qui voulaient bâtir un monde d’amour et de paix, on se retrouve désormais avec le No future du mouvement punk.

Par contrecoup, l’évocation de l’époque hippie arrive avec une indéniable nostalgie, mais une nostalgie qui n’est jamais naïve. Bien entendu, le Vietnam est là, planant au-dessus des personnages. Bien entendu, la drogue comme moyen de fuite ne fait pas disparaître les problèmes de la société. Oui, il y a une forme d’égoïsme libertaire dans cette philosophie. Mais c’était aussi une époque d’insouciance, et cette naïveté a quelque chose de reposant par rapport au monde sombre du chômage et de la dépression économique.

Milos Forman et les marginaux

La troisième explication à la réussite du film, c’est son réalisateur. En 1979, Milos Forman n’était plus un inconnu.  Vol au-dessus d’un nid de coucou est déjà passé par là pour assurer la célébrité d’un cinéaste dont le talent avait été découvert avec L’As de pique, Les Amours d’un blonde ou Taking Off. Dans Hair, on retrouve les qualités habituelles du cinéaste : rythme impeccable, forte tension dramatique qui côtoie de belles scènes humoristiques, personnages marquants et complexes, réalisation discrète mais terriblement efficace…

Mais surtout Hair s’inscrit pleinement dans la thématique principale de l’œuvre de Forman. Le réalisateur d’origine tchèque a passé sa carrière à décrire des personnes qui sont marginalisées socialement (volontairement ou non), des personnages qui ne peuvent ou ne veulent s’adapter aux règles sociales de leur temps. Le combat de Randall P. McMurphy est d’abord contre les règles imposées par l’infirmière en chef dans ce petit monde qu’est l’hôpital psychiatrique. De même, plus tard, pour Mozart qui, par son génie mais aussi par son caractère, ne peut s’adapter au monde de son temps. On pourrait citer aussi Larry Flint, Valmont ou Andy Kaufman.

Forman se plait à analyser comment la société va chercher soit à se réapproprier ces marginaux, dont  l’attitude est forcément dangereuse pour la stabilité sociale, soit à les rejeter définitivement s’ils ne peuvent se réassimiler.

Du coup,  les hippies rentrent en plein dans la thématique principal du cinéma de Milos Forman. Les hippies vont être perçus dans leur attitude anti-sociale, leur capacité à remettre en question le fonctionnement social de cette Amérique encore glorieuse. Ils font tout ce que la « bonne société » rejette : brassage ethnique, disparition des classes sociales, affranchissement sexuel, égalité absolue entre les membres. Et c’est d’autant plus dangereux pour la classe dirigeante que les hippies recrutent des membres dans cette « bonne société » WASP, comme Sheila Franklin par exemple. En creux, il est bien entendu possible de lire Hair comme une critique de l’Amérique de la fin des années 60, cette Amérique telle que Forman la découvrira lorsqu’il fuira la répression du Printemps de Prague en 68.

Bien entendu, le réalisateur tchèque est trop intelligent pour affirmer que l’utopie hippie est sans défaut. Il en montre les limites. Mais on sent une grande sympathie pour ce mouvement de rébellion d’une jeunesse menacée d’être broyée par la guerre du Vietnam, et qui sera finalement la première victime des crises pétrolières.

Le talent de Milos Forman et de ses comédiens, la qualité de la partition et le recul apporté par les changements sociaux donnent à Hair non seulement sa qualité et son rythme entraînant, mais aussi cet arrière-goût nostalgique et mélancolique d’une utopie morte.

Hair : bande annonce

Hair : fiche technique

Réalisateur : Milos Forman
Scénario : Michael Weller
Interprètes : John Savage (Claude Bukowski), Treat Williams (George Berger), Beverly D’Angelo (Sheila Franklin)
Musique : Galt McDermot
Montage : Lynzee Klingman, Alan Heim, Stanley Warnow
Photographie : Miroslav Ondricek
Producteurs : Michael Butler, Lester Persky
Société de production : CIP Filmproduktion GmbH
Société de distribution : United Artists
Genre : comédie musicale
Date de sortie en France : 9 mai 1979
Durée : 121 minutes

Etats-Unis – 1979

Festival

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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