Joie sur pellicule : le bonheur triste des Ogres de Léa Fehner

Dans son deuxième film, Léa Fehner filme un collectif. A la « qu’un seul tienne les autres suivront »*, elle permet à ses personnages de construire une utopie où le bonheur semble toujours teinté de tristesse. Pourtant, c’est la rage de vivre de ces acteurs ambulants que l’on retient, grâce à une très belle scène finale. Petite analyse de la joie « triste » au cinéma.

Ils sont comme le nectar des Dieux, ils profitent d’une vie saltimbanque, libre, délivrée des contraintes d’un monde sédentarisé, normé. Ce sont des utopistes, des artistes qui vont de ville en ville. Quand Léa Fehner les regarde avec sa caméra, elle montre avant tout un immense amour pour eux, car elle filme notamment ses parents. Mais elle sait aussi avoir de la retenue pour les ogres qu’ils sont, ceux qui font le titre. Car en mordant la vie à pleines dents, ils acceptent aussi de se la prendre en pleine figure et donc de tomber de haut. Ainsi, quand ils s’expriment, c’est en gueulant, en buvant un peu trop, en mangeant avec un appétit et une gourmandise jamais égalés (référence faite à Astérix par la réalisatrice). On les voit venir de loin, quand ils présentent dans les villes leur spectacle itinérant. Un spectacle qui ferait rêver n’importe quel acteur puisque c’est à l’un des plus grands écrivains de théâtre qu’ils s’attaquent : Tchekhov. Ils le font avec fureur, avec de la gouaille. Et quand l’une d’entre eux attend un heureux événement, c’est comme si c’était toute la troupe qui accouchait avec elle de la vie.

Vice-versa 

Pourtant, il y a aussi des moments de pur drame dans ce film, des disputes monumentales, des tristesses impossibles à calmer, des manques que rien ne peut combler. Or, ils s’en sortent quasiment toujours grâce à la force de leur collectif et à un amour du théâtre qui sonne comme une thérapie de groupe. On se souviendra ainsi longtemps de la scène où Loyal, le personnage le plus engagé et le plus détruit de tous, prêt à se suicider, résiste grâce à l’appel du jeu. Il se met debout et prouve dans une seule scène que la joie au cinéma ce n’est pas seulement l’euphorie, l’éclat de rire, mais la capacité de se lever et de continuer à vivre, de décider que c’est encore possible grâce à une utopie de la création permanente. Ainsi, on sort des Ogres lessivés mais heureux, grâce à une scène de démontage de la structure itinérante par ses comédiens, structure toute aussi gargantuesque qu’eux, qui prouve que joie et tristesse font souvent bon ménage. Vice-versa, le film de Disney, n’avait que cela en tête, nous demander : que serait la joie pour celui qui n’a pas connu une tristesse profonde, mais aussi que serait la tristesse sans la connaissance d’un éden perdu ?

Pour filmer cette étrange joie collective, Léa Fehner a misé sur l’énergie. Cette énergie est aussi la matrice du film et de la caméra qui entre véritablement dans l’arène. Résultat, ce n’est pas la caméra qui entoure les personnages, les encercle, mais ce sont les comédiens qui font exister l’image physiquement, par un mouvement permanent. Le décor a ainsi été pensé comme tel, pour que la caméra aille partout, sans limite. Filmer la joie, c’est donc aussi aller frontalement au cœur des choses, pour capter un sourire, un vacillement, un silence, tout ce qui fait la vie en résumé.

* Qu’un seul tienne et les autres suivront est le titre du premier long métrage de Léa Fehner, avec Reda Kateb.

Bande annonce : Les Ogres

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

RRR : le blockbuster tollywoodien qui a conquis le monde

« RRR », blockbuster oscarisé de S.S. Rajamouli, débarque enfin sur les écrans français. Cette fresque indienne raconte l'amitié explosive entre deux résistants à la colonisation britannique, entre danses endiablées, action spectaculaire et démesure mythologique assumée, portée par deux acteurs habités. Une œuvre à chérir avec passion et amusement !

Le Rouge et le Noir (1954) : exploration d’une quête romantique, politique et spirituelle

Entre romance et lutte des classes, Claude Autant-Lara réalise une adaptation minutieuse du roman grandiose de Stendhal, axée sur les passions consumées et le repentir.

Sur la route d’Omaha : le pari de la retenue

Présenté au Festival de Sundance et à Deauville en 2025, "Sur la route d'Omaha" suit un père et ses deux enfants contraints de quitter leur maison du jour au lendemain. Sans jamais céder au misérabilisme, Cole Webley signe un road movie d'une grande délicatesse, où chaque étape révèle ce qu'une famille tente encore de préserver lorsque tout semble lui échapper.

Les Maîtres de l’univers (2026) : les muscles froissés

Adoré en mème depuis quarante ans, boudé en salle cet été, le nouveau "Les Maîtres de l'Univers" prouve qu'aimer un souvenir ne suffit pas à remplir un cinéma. Sorti en catimini en streaming sur Prime Video, le reboot de Travis Knight révèle la fracture entre ferveur nostalgique en ligne et indifférence bien réelle du public devant l'écran. Un nouvel échec pour Musclor et son épée magique.

« L’Odyssée » de Christopher Nolan, un spectaculaire voyage intérieur

On l'attendait depuis trois ans ! "L'Odyssée" débarque cette semaine sur nos écrans. Une épopée mythologique sensationnelle qui redore enfin le blason du péplum. Délaissant le pouvoir des dieux au profit des tourments d'un homme, Ulysse, incarné par Matt Damon, Christopher Nolan représente le retour à Ithaque comme un labyrinthe mental inextricable.
Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

Top Films 2025 : les meilleurs films selon la rédaction

En 2025, le cinéma a révélé une vitalité rare : entre gestes d’auteurs affirmés, récits intimes, propositions radicales et nouvelles voix, l’année compose un paysage foisonnant où mémoire, doute et réinvention se croisent sans cesse. À travers ce top, la rédaction du Mag du Ciné dresse un état des lieux du cinéma contemporain, entre œuvres marquantes, visions singulières et explorations formelles qui témoignent d’un art toujours en mouvement.

Ces scènes de l’imaginaire, du rêve, qui nous fascinent, nous subjuguent

Entre rêve et réalité, le cinéma nous offre des scènes suspendues qui fascinent et subjuguent. De Huit et demi à Edward aux mains d’argent, de Life of Chuck à Le Vent se lève, ce dossier explore l’imaginaire et l’onirisme des grands auteurs, où la magie des images nous émerveille et nous surprend.

Les références et clins d’œil dans Beetlejuice Beetlejuice de Tim Burton

Découvrez les nombreux clins d'œil et références cachées dans Beetlejuice Beetlejuice de Tim Burton, un hommage à ses films iconiques. Un décryptage détaillé des allusions et hommages qui ravira les fans de longue date et les nouveaux venus