Triple Frontier, à la frontière des genres

Comme beaucoup de cinéastes en ce moment, J. C. Chandor passe lui aussi par la case Netflix et livre avec Triple Frontier une grosse production virile dans la continuité de son cinéma. Il ne sacrifie jamais la psychologie de son récit au profit de l’action et signe une œuvre atypique et pourtant familière par ses choix qui saura agréablement surprendre.

Synopsis : À la frontière entre le Paraguay, le Brésil et l’Argentine, cinq anciens soldats des forces spéciales réunis vont voir leur loyauté remise en question lorsqu’ils doivent faire tomber un baron de la drogue sud-américain. Ce qui ne sera pas sans de très lourdes conséquences.

Jeune cinéaste aux thématiques déjà affirmées, J. C. Chandor s’est toujours attaqué avec ses films au capitalisme et plus précisément à la corruption que cela engendre. Dans Margin Call tout d’abord, qui prend littéralement place en plein milieu financier à Wall Street, puis de manière plus métaphorique avec All Is Lost, qui voyait un vieil homme malmené par une nature polluée par l’industrialisation humaine. Mais avec son troisième film, A Most Violent Year le cinéaste pousse ses réflexions plus loin pour les mener aux frontières de la légalité où l’on suit un personnage qui tente de rester du bon côté de la loi alors qu’il se voit pris dans une machination criminelle. Chandor présente alors l’argent comme une menace, une force physique qui corrompt et asservit dans des univers particulièrement masculins. Car le capitalisme est une création d’un monde patriarcal, réduit à l’étroite vision d’une toxicité masculine en quête de pouvoir et de possession. Ce en quoi prendra forme ce Triple Frontier, film d’apparence ultra virile qui mélange le drame guerrier, le film d’aventure et le film de casse.

D’abord écrit par Mark Boal, puis repris par Chandor, Triple Frontier n’est pas un film issu d’une idée originale du cinéaste. Au contraire, il fait plutôt office de film de commande, une commande qu’il aura pourtant su faire sienne. Passé entre beaucoup de mains, changeant plusieurs fois son casting, on peut dire que ce film aura connu une gestation difficile et il est presque miraculeux de voir une œuvre aussi accomplie à l’arrivée. Pourtant Triple Frontier pâtit de quelques maladresses, notamment dans sa première partie obligatoire et qui intéresse clairement moins son cinéaste. On nous présente des personnages stéréotypés, au background émotionnel assez limité et avec qui il sera de prime abord difficile de s’investir. Ce premier acte suit un chemin classique de film de casse, avec le chef d’équipe qui recrute son équipe, ils montent leur plan et l’exécutent. C’est efficace et rondement mené mais au final déjà vu, même la particularité du fait que ce soit d’anciens soldats ne se montre pas aussi originale que cela. Néanmoins Chandor en profite pour y poser, certes sans grande subtilité, les bases de ses thématiques confrontant l’éthique morale de ces hommes censés représenter la noblesse et l’héroïsme de leur pays face à l’appât du gain. Puis lors de la sidérante scène de braquage, une leçon de découpage et d’escalade de la tension, la magie opère. Faisant office de deuxième acte par sa densité narrative, les personnages changent et le récit mute vers quelque chose de bien plus insidieux et complexe. Les figures présentées comme héroïques deviennent menaçantes et la discorde commence à pointer le bout de son nez.

De par son ambiance, le film basculerait presque dans l’horreur. La scène où les hommes découvrent enfin l’argent s’opère de la même façon que s’ils ouvraient un sarcophage qui libérerait une malédiction ou une créature qui viendrait les hanter. La malédiction est jetée et Triple Frontier peut enfin débuter. Et le récit bascule dans un troisième et dernier acte bluffant par sa façon de désacraliser ses figures et de brillamment renouveler ses péripéties. Inattendue et loin de tout manichéisme, la dernière ligne droite du film se fait plus contemplative et se focalisent plus sur ces personnages qui gagnent en épaisseur et s’affirment. Le groupe éclate au profit de l’individualisme, gangrené par la corruption, l’aventure prend des accents bibliques et on se retrouve face à un final pour le moins original. J. C. Chandor en profite pour confirmer ses influences, on pense ici particulièrement à James Gray, William Friedkin ou encore Sidney Lumet, mais surtout pour affirmer son propre style arrivant à ne jamais se laisser étouffer par cette grosse production. La réalisation est impeccable, grâce aussi à la superbe photographie de Roman Vasyanov, et la mise en scène de Chandor peut paraître classique, notamment dans des scènes d’action efficaces mais assez mineures, mais elle dispose d’un regard acéré et ténu qui arrive à habilement faire vivre ce mélange des genres improbable. Ne tombant par exemple jamais dans le ridicule malgré les choix parfois illogiques de ses personnages. Tous d’ailleurs incarnés par un excellent casting, même si Pedro Pascal et Garrett Hedlund sont un peu en retrait, ils forment un soutien solide. Ben Affleck lui prouve que bien dirigé il est encore capable du meilleur, Oscar Isaac est parfait de bout en bout, confirmant le brio de sa collaboration avec Chandor, et Charlie Hunnam montre qu’il a l’étoffe d’un grand en apportant un charisme noble et posé dans une performance nuancée.

Triple Frontier est un très bon film sur la duplicité et l’éthique dans un monde où règnent la corruption du capitalisme et l’avidité des hommes. Continuant les obsessions de son cinéma, J. C. Chandor confirme son style et l’assoit dans une grosse production étincelante et même par moment surprenante lorsqu’elle sort du chemin balisé dans lequel l’entraîne son genre. Accompagné d’un casting sans fausse note, et ce malgré quelques errances narratives, Chandor parvient à offrir un mélange des genres habile qui donne un rendu brut, sophistiqué et incarné. Triple Frontier est donc une œuvre qui mérite que l’on s’y attarde car derrière son apparence faussement virile et régressive d’actionner, se cache un film à la richesse impressionnante.

Triple Frontier : Bande annonce

Triple Frontier : Fiche technique

Réalisation : J. C. Chandor
Scénario : Mark Boal et J. C. Chandor
Interprétation : Ben Affleck, Oscar Isaac, Charlie Hunnam, Garrett Hedlund, Pedro Pascal et Adria Arjona
Photographie : Roman Vasyanov
Montage : Ron Patane
Musique : Disasterpeace
Décors : Greg Berry
Costumes : Marlene Stewart
Producteur(s): Alex Gartner, Andy Horwitz et Charles Roven
Société de production: Atlas Entertainment
Distributeur : Netflix
Durée : 2h05
Genre : Thriller, aventure
Date de sortie : 13 mars 2019

ÉTATS-UNIS – 2019

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.
Frédéric Perrinot
Frédéric Perrinothttps://www.lemagducine.fr/
Passionné de cinéma depuis mon plus jeune âge, j'articule depuis ma vie autour du 7ème art, un monde qui alimente les passions et pousse à la réflexion. J'aspire à faire une carrière dans le cinéma, ayant un certain attrait pour l'écriture et la réalisation. J'aime m'intéresser et toucher à toute sorte d'arts ayant fait du théâtre et de la musique. Je n'ai pas de genres de films favoris, du moment que les films qui les représentent sont bons. Même si je tire évidemment mes influences de cinéastes particuliers à l'image de David Lynch, mon cinéaste fétiche, Michael Mann ou encore Darren Aronofsky. Ces cinéastes ayant en commun des univers visuels forts et un sens du romantisme qui me parlent particulièrement.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.