À la recherche d’Ingmar Bergman : le DVD sur la vie d’un réalisateur de génie

Ingmar Bergman est considéré comme l’un des réalisateurs les plus importants de l’histoire du cinéma. À l’occasion du centenaire de sa naissance en 2018, la cinéaste allemande Margarethe von Trotta s’interroge sur l’héritage du maître, qui continue d’inspirer des générations de réalisateurs. Retour détaillé sur la version DVD de ce documentaire, sur ses bonus et tout ce qu’elle contient. Disponible ce mardi 8 janvier 2019 !

Faire un film sur Ingmar Bergman relève forcément du défi : comment offrir une vision nouvelle et pertinente sur un cinéaste qui a fait autant couler d’encre ? Margarethe von Trotta tente sa chance et délivre sa vision très intime de cette personnalité complexe, et de son héritage.
Pour ce faire, elle retourne sur les lieux mémorables de l’œuvre de Bergman, comme cette plage de galets du Septième sceau, qui, à l’image de Monument Valley pour John Ford, porte à jamais la signature de celui qui la sublima en 1957. Margarethe von Trotta raconte comment lui est venue son admiration pour le cinéma de Bergman, qui est peut-être, plus que beaucoup d’autres, la synthèse de toutes les formes d’expression artistique. Un art total qui ne pouvait avoir pour géniteur qu’un homme d’exception.

Le documentaire alterne entre monologues de la réalisatrice, qui parle de son rapport personnel à Bergman, analyses techniques de certaines séquences, images d’archive du tournage de certains films, et interviews plus classiques permettant d’élargir les points de vue et d’affiner le portrait.
On compte de nombreux intervenants, dont des membres de la famille de Bergman, qui expliquent comment ils le voyaient en tant que parent et artiste, comment il parvenait ou non à joindre les deux, et comment il survit encore aujourd’hui à travers son œuvre. On y voit aussi Liv Ullman se souvenir de ses plus grands rôles, de ses récompenses, des anecdotes de tournage ou de sa première rencontre avec celui qui lui donnera un enfant en 1966. De ces entretiens se dégagent un tour d’horizon des grandes thématiques chères au réalisateur suédois, leur articulation et leur évolution au fil des films.

On découvre la personnalité cryptique de Bergman, ses idées mystérieuses, sa croyance en la magie, l’invisible et les fantômes, sa passion méconnue pour la musique, et même l’épisode de la dépression, de ses déboires psychiatriques et suicidaires jusqu’à la réalisation salutaire de Persona. L’insistance est mise sur son rapport intime à l’enfance synonyme de créativité, face à la vie d’adulte désenchantée qui l’angoisse continuellement. Par ailleurs, Margarethe von Trotta souligne la place extraordinaire qu’il donne aux femmes, sa manière de les sublimer, de faire ressortir leur fragilité comme leur force de caractère.

Les témoignages permettent aussi d’en savoir plus sur son comportement derrière la caméra, et notamment sa volonté de capter l’authenticité chez ses acteurs, son attitude aussi fascinante qu’imprévisible, son perfectionnisme, ou encore son absence d’ego malgré une détermination lorgnant vers l’opiniâtreté, jusqu’à ses rapports conflictuels avec les équipes techniques et ses pairs ; bref son dévouement total pour son art.

Enfin, le documentaire s’intéresse à l’héritage qu’Ingmar Bergman aura laissé au monde du septième art. On comprend à quel point il fut important à son époque, et que sans lui il n’y aurait peut-être jamais eu de Nouvelle Vague, tant il ouvrit le cinéma à une modernité, à une liberté et donna le premier une place de choix à la psychanalyse sur grand écran.

Si À la recherche d’Ingmar Bergman est un voyage fort intéressant, il manque sans doute d’une vision d’ensemble. Son apparence fragmentaire empêche un véritable fil rouge, et le tout demeure assez superficiel, pour peu que l’on connaisse bien les films du cinéaste. Il vaut sûrement plus pour ses anecdotes et ses incursions dans l’intime que pour ses réflexions cinématographiques. Le choix de Margarethe von Trotta est donc de s’intéresser presque uniquement à l’homme, au détriment de son œuvre de manière plus profonde : c’est ce qui fait son originalité, mais c’est aussi sa limite.

Pour autant, À la recherche d’Ingmar Bergman est un moment pour lequel il est difficile de bouder son plaisir, pour peu que l’on apprécie le travail de ce réalisateur fascinant. Et si les suppléments joints à la version DVD sont plus que dispensables, ressassant pour la majorité ce qui a été dit dans le film en lui-même, on ne peut que saluer la passion communicative de Margarethe von Trotta, qui accouche d’un documentaire très honnête.

« Je me suis toujours senti seul dans le monde. C’est ce qui m’a poussé à me réfugier dans la réalisation de films, même si le sentiment de communauté est une illusion », Ingmar Bergman.

Suppléments :

– Entretien avec la réalisatrice [12’]

Margarethe von Trotta explique le projet ambitieux de faire un film consacré à Bergman, « son maître », de sa genèse à sa réalisation. En français, elle parle des rencontres qui l’ont menée au cinéma et à la découverte de sa vocation de réalisatrice. D’abord actrice, elle souligne à quel point il était difficile pour une femme, dans les années 60, de passer derrière la caméra. Aussi revient-elle sur la place des femmes dans l’œuvre du cinéaste, symbole d’une société suédoise plus libérée.

– Rencontre avec Margarethe von Trotta et Stéphane Goudet au cinéma Le Méliès (Montreuil) [10’]

Margarethe von Trotta s’adresse au public, et explique l’intérêt d’un tel documentaire sur la vie personnelle de Bergman pour comprendre ses films, éminemment autobiographiques. Une courte intervention qui retrace les grandes thématiques qui obsédaient le réalisateur, mais qui s’adresse aussi aux jeunes cinéphiles qu’elle espère voir reprendre le flambeau.

– Galerie photos
– Bio-filmographie de la réalisatrice
– Bande-annonce

À la recherche d’Ingmar Bergman – Bande-annonce

Caractéristiques du DVD :

Durée du film : 100 min
Durée totale : 121 min
Langues : français, anglais, allemand, suédois
Sous-titres : français, anglais
Image : 1.85
Son : 5.1

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Englouti : le ventre de la mer

Avalé par un cachalot avec une heure d’oxygène, Austin Abrams livre un survival viscéral et bluffant, entre huis clos organique et décors palpitants. Dommage que des flashbacks trop bavards et un final lourdingue lui coupent le souffle, là où le film aurait pu rester en apnée jusqu’au bout.

Ni vue, ni connue : une figurante (trop) douée

Après l’échec relatif des "Cyclades", Marc Fitoussi retrouve une inspiration remarquable avec "Ni vue, ni connue", une comédie à la fois drôle, caustique et sensible. En confiant à Isabelle Huppert le rôle d’une figurante obstinée rêvant de décrocher enfin un véritable rôle, le réalisateur signe un contre-emploi aussi audacieux que pertinent. À travers le parcours semé d’humiliations de Corinne Maclou, le film explore avec finesse l’invisibilité de ceux qui peuplent les marges du spectacle. Entourée de comédiens et réalisateurs jouant leur propre rôle, la figurante tente inlassablement de se faire une place dans un univers dominé par les rapports de pouvoir et les réseaux. Si le scénario se montre parfois prévisible, ce défaut est largement compensé par la qualité des dialogues, l’acuité du regard porté sur le milieu artistique et l’autodérision permanente d’Isabelle Huppert. Marc Fitoussi brosse ainsi un portrait aussi drôle que cruel de la condition de figurant, sans jamais perdre de vue l’humanité de son personnage. Une excellente comédie qui conjugue intelligence, émotion et mordant.
Jules Chambry
Jules Chambry
Cinéphile compulsif enfermé dans le cinéma d'antan, passionné de mélos des années 30, de comédies italiennes et de westerns de l'âge d'or. Mes influences vont de John Ford à Fellini, en passant par Ozu, Tati, Pasolini ou encore Capra. J'écris des articles trop longs.

Le Cuirassé Potemkine (1925), de Sergueï Eisenstein : de la propagande au firmament du septième art

Le talent d’Eisenstein fut initialement mis au service de la machine propagandiste soviétique. Un siècle plus tard, le temps a débarrassé ce film de toute la dimension polémique attachée au régime criminel. Ne reste aujourd’hui plus que la substantifique moelle du génie de son metteur en scène.

Le Grand Duel (1972), de Giancarlo Santi : pour quelques plans de Leone

Non dépourvu de plans géniaux – notamment son duel final – et illuminé par le magnétisme de Lee Van Cleef, le film est néanmoins écrasé par le modèle leonien, dont tous les codes sont scrupuleusement respectés. Les suppléments sont généreux et sympathiques… mais eux aussi très imparfaits.

A Prairie Home Companion (2006), de Robert Altman : adieu d’un maître, élégie du Midwest

Film testamentaire qui ne cède jamais au sentimentalisme, A Prairie Home Companion est un pot-pourri du cinéma de l’auteur de John McCabe : personnages multiples, nostalgie, valeurs du Midwest, amour de la musique. A travers un récit dédié à l’ultime émission d’un show radio, c’est en réalité au cinéma qu’Altman rend hommage avec cette œuvre profondément humaine.