Rétrospective Pedro Almodóvar : Parle avec elle

Après avoir réalisé des films comme Talons Aiguilles ou Attache-moi !, le maître du cinéma espagnol exploite une nouvelle fois le thème de la sexualité à travers une douceur et une tendresse rarement vues dans toute son œuvre. Parle avec elle bouscule nos cœurs et notre morale avec un génie qui n’appartient qu’à Almodóvar.

Synopsis : Benigno est infirmier et s’occupe d’Alicia dont il est fou amoureux. Marco, lui, est désespéré et n’arrive même plus à parler à Lydia, dans le coma depuis qu’un taureau lui a foncé dessus lors d’une corrida. Les deux hommes se retrouvent en même temps au chevet de celles qu’ils aiment et vont très vite nouer des liens amicaux étonnants mais précieux.

L’art de la contradiction

La première scène s’ouvre sur une mise en abyme du film lui-même : deux femmes dansent et deux hommes les regardent côte à côte. Marco pleure, Benigno le regarde verser une larme. Ils ne se connaissent pas encore mais le spectateur peut tout de suite saisir que le destin de ces deux hommes vont se croiser et que les femmes, qu’ils admirent tendrement à ce moment là, vont avoir toute leur importance. Non pas que ce soient elles qu’ils vont aimer, mais que deux autres femmes, dont la grâce est magnifiée, vont leur permettre de se retrouver. Véritable ode aux corps des femmes et à la sensibilité, le film rend hommage à l’élégance féminine et aux émotions masculines. La danse n’est alors ici qu’un avant goût de ce que le réalisateur va mettre en image par la suite, à travers les mouvements des corps animés ou inactifs. Alicia est dans le coma depuis des années déjà et pourtant Benigno continue à lui être dévoué comme au premier jour : il la masse, la lave, la rend belle. La caméra ne fait qu’accentuer cette beauté grâce à des gros plans sur les parties de son corps, banales mais que la caméra du réalisateur poétisent. La nudité est filmée avec respect et sobriété, les images retranscrivent toute la douceur des hommes à l’égard de ces deux femmes. En opposition à cette tendresse, le personnage de Lydia est montré dans toute sa puissance et son courage face aux taureaux mais son corps n’est pas pour autant mis de côté à l’écran. Lorsqu’elle s’habille pour rentrer dans l’arène, la caméra suit son corps et chaque bout de tissu qui le recouvre montre encore une fois la sensualité de cette féminité. Les figures féminines ont donc une place majeure dans ce long métrage bien qu’elles soient muettes pendant sa quasi totalité. On ne saura d’ailleurs jamais ce que Lydia voulait dire à Marco après la corrida. Si cette vague d’amour est aussi belle à l’écran c’est parce que l’importance des sens est incroyablement bien mise en scène par l’auteur, tout comme celle de l’art. Benigno passe ses journées à parler à Alicia alors qu’elle ne l’entend pas, il la touche, lui raconte les films ou les spectacles qu’il a été voir croyant que ces émotions pourront la réveiller. Lors de l’une des premières scènes à l’hôpital, elle est d’ailleurs elle-même présentée comme une oeuvre d’art dont tout le personnel s’occupe avec soin et douceur. La force de l’art, on la découvre tout au long du film ; elle touche Marco dès la première scène et incite Benigno à basculer dans sa relation à Alicia.

C’est d’ailleurs dans cette deuxième partie du film que la douceur et la sensualité de ces relations laissent place à un sentiment plus malsain. Almodóvar aime bousculer nos sens, nos émotions et retourner tout ce que l’on croyait établi : il le réalise avec génie en renversant totalement le personnage de Benigno. Il devient alors très paradoxal et l’on se perd dans nos ressentis à son égard. On éprouve à la fois beaucoup de compassion et d’empathie pour lui dans la majeure partie de l’histoire tant sa manière d’aimer et de vivre l’art est touchante mais il devient difficile de se faire une opinion quand il commet l’impardonnable. En balayant d’un geste tout ce que l’on pouvait trouver beau chez l’infirmier, le réalisateur pousse le spectateur dans ses derniers retranchements et le montre d’une manière qui rend difficile la colère. C’est exactement dans ce retournement que l’on aperçoit le talent du réalisateur espagnol, il bouleverse nos codes moraux et réussit à nous interpeller de telle sorte qu’on se demande si l’on est vraiment humain de ressentir ces émotions pour ce type de personnage. Parle avec elle n’est pas seulement un film sur la beauté de l’amour ; de grandes réflexions jaillissent de cette histoire surprenante. Pedro Almodóvar utilise quelques scènes pour critiquer subtilement les médias et les psychologues et questionner de la même manière le spectateur sur la nature de ce qu’il ressent.

Le tango des duos

Le film est divisé en trois parties, chacune correspondant à un duo, présenté à chaque fois par un plan rapproché en couple dans lequel les deux personnages sont filmés face caméra, de la même manière, comme pour introduire au spectateur, le sujet des séquences qui vont suivre. Cela débute avec Marco et Benigno assis dans la salle de spectacle, pourtant aucune partie ne porte leurs noms. Chaque titre de chapitre met l’accent sur un couple formé d’un homme et d’une femme ; à aucun moment celui composé de Benigno et Marco n’apparaît comme véritable duo bien que leur amitié naisse clairement à l’écran. Chaque tandem possède ses différences et se complète en même temps de la plus belle des manières. L’opposition est maîtresse dans ces binômes, pourtant les personnages sont d’une complémentarité étonnante. On pourrait croire que Lydia est le côté force et courage du duo qu’elle forme avec Marco, et pourtant lorsqu’elle a peur de la couleuvre, c’est lui qui se révèle vaillant bien qu’il finisse par montrer à nouveau sa sensibilité en pleurant. C’est là toute la puissance du film : faire se rejoindre quelques opposés habilement. Le contraste est également bien présent dans la manière dont les deux couples principaux se comportent : aussi bien dans la façon d’être au chevet de la femme qu’ils aiment que dans la structure de leur relation et de leur amour. Le réalisateur alterne force et faiblesse, élégance et puissance et bouscule totalement nos esprits en mettant en scène ces contraires à tous les niveaux. Si l’amitié entre Benigno et Marco ne suffit pas à être un duo à part entière pour devenir le titre d’une partie, un second binôme est passé sous silence mais existe bel et bien dans ses différences. Lydia incarne la puissance avec l’intensité et la détermination de son regard lorsqu’elle est dans l’arène là où Alicia symbolise l’élégance avec la danse. Pourtant, encore une fois, ces deux-là se rapprochent dans leurs gestes et dans la finesse de leurs mouvements qui pourraient s’assembler. C’est dans la manière intelligente de filmer d’Almodóvar que ressortent ces divergences pourtant très proches. La mise en scène nous entraîne totalement dans l’histoire et nous fait danser au rythme de ces tandems incroyables avec des musiques qui suivent toujours le rythme. Et les allers-retours dans le temps sont aussi bien faits que le reste de la mise en scène pour rendre compte de ces quatre vies mêlées.

Parle avec elle : Bande annonce

Parle avec elle : Fiche technique

Titre original : Hable con ella
Réalisation : Pedro Almodóvar
Scénario : Pedro Almodóvar
Interprétation : Javier Camara, Leonor Watling, Dario Grandinetti, Rosalio Flores,
Montage : José Salcedo
Musique : Alberto Iglesias
Costumes : Sonia Grande
Producteurs : Agustin Almodovar
Société de production : El Deseo
Distribution : Pathé Distribution
Récompenses : Oscar du meilleur scénario original, BAFTA meilleur scénario original et meilleur film non anglophone, César du meilleur film de l’Union Européenne, Golden Globes meilleur film en langue étrangère
Durée : 112 minutes
Genre : drame, comédie, romance
Date de sortie : 10 avril 2002

Espagne – 2002

 

 

 

Festival

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Cannes 2026 : Le Château d’Arioka, leçon d’honneur

Présenté à Cannes Première, "Le Château d'Arioka", nouveau film de Kiyoshi Kurosawa, est un film policier féodal en forme de huis clos philosophique. Un film de samouraïs, sans grandes batailles ni duels au katana, qui convainc, à condition d'accepter son tempo, tel une infusion en quatre mouvements.

Newsletter

À ne pas manquer

Tout va super : Voir Habib et mourir

Drôle, subtil et bouleversant, Tout va super mêle comédie romantique et réflexion sur la fin de vie. Porté par une distribution éclatante (Hakim Jemili, Noémie Lvovsky, Marie Colomb, Camille Chamoux, Rudy Milstein), le nouveau film de Patrick Cassir a des airs de Blier en plus suave.

The Mandalorian and Grogu, ou la saga Star Wars à bout de Force ?

Après sept ans d’absence au cinéma, The Mandalorian and Grogu ramène enfin Star Wars sur grand écran. Jon Favreau livre une aventure accessible, efficace et parfois franchement plaisante, mais dont le manque d’enjeu, d’ambition visuelle et de souffle cinématographique finit par réduire le retour de la saga à un simple téléfilm de luxe.

Passenger – Frissons routiers balisés pour tenue de route correcte

Avec Passenger, André Øvredal revient à l’horreur d’exploitation pure, entre légende urbaine, présence démoniaque et frissons nocturnes sur les routes. Si son excellente scène d’ouverture et quelques morceaux de mise en scène rappellent son vrai savoir-faire, le film reste trop banal, trop calibré et trop pauvre dans ses personnages pour dépasser le rang de série B honnête.

Leaving Las Vegas : le pacte des naufragés

Trente ans ont passé. Las Vegas brille toujours autant, et "Leaving Las Vegas" aussi. Le film de Mike Figgis revient hanter les salles dans une version restaurée en 4K avec la même force d'impact, la même noirceur. On serait tenté de croire que le temps l'a rendu plus supportable. Il n'en est rien. La blessure est intacte, et l’admiration aussi.

L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen : Père et impair

Avec L’Être aimé, Rodrigo Sorogoyen signe un film de tournage aussi fascinant que déchirant, porté par Javier Bardem et Victoria Luengo. Derrière la mise en abyme cinématographique, le cinéaste filme surtout l’attente impossible d’une fille face à un père qui sait voir, diriger, comprendre — mais ne sait pas demander pardon.
Gwennaëlle Masle
Gwennaëlle Maslehttps://www.lemagducine.fr/
Le septième art est un rêve et une passion depuis quelques années déjà. Amoureuse des mots et du cinéma, lier les deux fait partie de mes petits plaisirs. Je rêve souvent d'être derrière la caméra pour raconter des histoires et toucher les gens mais en attendant, je l'écris et je me plais à le faire. Je suis particulièrement sensible au cinéma français ou au cinéma contemplatif dans sa généralité, ce qui compte c'est de ressentir. Les émotions guident mes passions et le cinéma ne déroge pas à la règle, bien au contraire.

Yi Yi : les angles morts de l’existence

"Yi Yi", ultime film d’Edward Yang, déploie une fresque sensible où une famille taïwanaise traverse doutes, silences et bouleversements intimes. À travers Taipei en mutation, le cinéaste explore la modernité, la transmission et les angles morts de nos existences. Cette analyse revient sur la puissance émotionnelle, la précision formelle et l’héritage durable de ce chef-d’œuvre.

Mahjong : les mirages du capitalisme

Dans "Mahjong", Edward Yang transforme le Taipei des années 1990 en un labyrinthe urbain où argent, illusions et identités en dérive s’entrechoquent. Satire féroce d’une mondialisation naissante, le film dévoile des êtres dispersés comme des tuiles, en quête d’amour, de sens et de ce que l’argent ne pourra jamais acheter. Un portrait lucide, nerveux et profondément humain.

Confusion chez Confucius : Anatomie du désordre

À travers "Confusion chez Confucius", Edward Yang dépeint un Taipei en pleine métamorphose, où modernité, ambition et valeurs traditionnelles s’entrechoquent. Entre satire sociale, portraits intimes et quête d’indépendance, le film explore le travail, l’art, les relations et les fractures d’une société qui évolue plus vite que ceux qui la vivent. Une fresque lucide et poétique sur l’identité taïwanaise face à la modernité.