Un jour avec, un jour sans de Hong Sang-Soo : Critique

La cadence de tournage de Hong Sang-Soo est impressionnante : 11 films pour les seules dix dernières années. Il faut dire que le dispositif technique est non seulement simple, mais de plus en plus simplifié par une thématique désossée à l’extrême : un homme, généralement un réalisateur, enseignant souvent le cinéma à l’université, et une femme, jeune, généralement étudiante, une histoire d’amour plus ou moins contrariée, du désir et du sexe un peu, de la violence un peu, du soju énormément. Une répétition ad nauseam diraient ses détracteurs.

Synopsis: Le réalisateur Ham Cheonsoo arrive un jour trop tôt dans la ville de Suwon, où il a été invité à parler de son oeuvre. Il profite de cette journée d’attente pour visiter un palais de la ville. Il y rencontre Yoon Heejeong, une artiste locale avec laquelle il va discuter, dîner, boire… Mais il n’est pas tout à fait honnête avec Yoon Heejeong…

Be kind, rewind

Et pourtant, c’est dans les variations minimes de ce cinéma que l’on observe le très grand talent de ce cinéaste coréen pas comme les autres.  Contrairement aux apparences, Hong Sang-Soo  ne se contente pas de ressasser. Hier, il monte Hill of Freedom dans un ordre aléatoire, correspondant à la manière dont une pile de lettres s’échappe des mains de la protagoniste qui trébuche sur une marche d’escalier, lesquelles lettres contiennent le frêle squelette du scénario. Avant cela, dans Sunhi, il a  utilisé un procédé encore différent, qui est de voir la même personne (Sunhi, l’héroïne du film) selon trois perspectives différentes (celles de ses trois prétendants). Aujourd’hui, dans un Jour avec, un jour sans, il pousse sa démarche plus loin, car dans un film de près de deux heures, il raconte deux fois la même histoire, en deux parties presque égales. A première vue, on ne peut pas être plus répétitif.

A la suite d’une erreur organisationnelle, un homme, Ham Chun-Soo (un patronyme étrangement familier, suivez mon regard !), réalisateur de films, se retrouve dans la ville provinciale de Suwon un jour trop tôt pour une conférence-débat qu’il doit assurer après la projection de l’un de ses films. Pour tuer le temps, il visite la ville et se rend au palais-musée du coin. Par deux fois, il y croise une jeune femme, Yoon Hee-Jung (Kim Min-hee), qu’il a déjà aperçue depuis la fenêtre de son hôtel, et avec laquelle il va passer cette journée. Hee-Jung affirme le connaître sans avoir vu aucun de ses films. Elle est peintre, et ils passent quelque temps à son atelier. Puis, le temps d’un dîner très arrosé, il aura eu l’occasion de lui déclarer son amour. Le lendemain, encore sous l’emprise de ses excès de la veille, il participe au débat, puis rentre à Séoul. Au bout de 55 minutes et à l’instar du Jour sans fin d’Harold Ramis, le film recommence depuis le début.

Avec une trame aussi ténue et une articulation aussi originale, il y a du quasi-expérimental dans ce film, sans que cela ait une connotation péjorative. Hong Sang-Soo n’est pas le premier à utiliser ce procédé, mais en en ayant une approche systématique, il apporte une dimension ludique à son film, ainsi qu’une réflexion sur la puissance du cinéaste et/ou du cinéma qui peut absolument donner à voir ce qu’il souhaite montrer. Dans le même temps, le spectateur profite de son regard habituel sur l’art, le désir et l’amour, ses préoccupations de toujours.

La première partie du film est intitulée Un jour sans, un jour avec : une inversion par rapport au titre du film, à laquelle on n’aurait pas prêté attention s’il n’y avait pas eu ce deuxième film dans le film, et si cette deuxième partie n’avait pas été sous-titrée « correctement », un Jour avec, un jour sans. Une inversion, un jeu de miroir qui mettent le spectateur sur la piste de ce qu’il doit voir : des variations minimes au début, une position, un angle de vue, une partie du dialogue, pour finir par des modifications plus marquées, voire des scènes qui n’existaient pas à notre vue, mais qui pourtant étaient bien là. Le procédé est étourdissant : la deuxième version permet une lecture en creux de la première. Même si les choses ont un sens et une logique dans la première partie, elles sont légèrement cotonneuses, et la relation qui se tisse entre Chun-Soo et Hee-Jung semble tiède et superficielle. La voix-off du héros ne fait que conforter cette ambiance romancée et un peu irréelle. Leur éclairage par une deuxième partie plus explicative, plus enjouée, peut-être plus naturelle aussi du fait que les acteurs ont déjà tout joué une première fois (et que Hong Sang-Soo leur a déjà montré la première partie entièrement montée), cet éclairage fait que le film soudain devient plus captivant, à la fois par le jeu des sept erreurs auquel le spectateur se prête inévitablement, que par la nature même des relations où le désir est plus incarné.

Ainsi, par exemple, l’alcoolisation très avancée de Chun-Soo qui semble être redoutée, voire rejetée dans une partie, s’avère être en réalité un puissant désinhibiteur à l’aune de la deuxième, permettant au protagoniste de déclamer de vrais « Je t’aime » à une femme qui même très belle, reste une quasi-inconnue. Et les mots que Jee-Hung prononce lors de ce dîner très arrosé (« Tu es un homme, un vrai ») , sont chargés de son propre désir de lui, alors que dans la première partie, on les sent teintés d’un léger mépris. Hong Sang-Soo s’amuse, et le spectateur s’amuse avec lui…

Sévissant une fois de plus dans son univers de référence, utilisant une fois de plus Jeong Jae-yeong comme son double à l’écran, en choisissant le naturalisme le plus radical, le cinéaste coréen montre combien il maîtrise la grammaire cinématographique avec trois fois rien, et que les inquiétudes qu’on a sur sa capacité à sortir de son « carcan » sont définitivement infondées…

Un jour avec, un jour sans : Bande annonce

Un jour avec, un jour sans : Fiche technique

Titre original : 지금은맞고그때는틀리다
Réalisateur : Hong Sang-Soo
Scénario : Hong Sang-Soo
Interprétation :    Jeong Jae-yeong (Ham Cheon-soo), Kim Min-Hee (Yoon Hee-jeong), Yeo-jeong Yoon (Kang Deok-soo), Ju-Bong Gi (Kim Won-ho), Hwa-Jeong Choi (Bang Soo-young), Yoo Joon-sang (Ahn Seong-gook)
Musique : Yongjin Jeong
Photographie : Park Hongyeok
Montage : Hahm Sungwon
Producteurs : Hee Kim Kyoung
Maisons de production : Jeonwonsa Film
Distribution (France) : Les Acacias  films
Récompenses : Léopard d’or (récompense suprême), meilleur acteur masculin, prix œcuménique, le tout au Festival de Locarno 2015
Budget : ND
Durée : 121 min
Genre : Drame
Date de sortie : 17 Février 2016
Corée du Sud – 2015

Festival

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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