Michel-Ange, d’Andreï Kontchalovski, sort en DVD chez UFO Distribution

En octobre 2020, le dernier film en date d’Andreï Kontchalovski, Michel-Ange, sort en France… moins de dix jours avant le deuxième confinement. La sortie DVD et Blu-ray, chez UFO Distribution, permet de redonner une chance à ce grand film, à la fois divinement beau et passionnant.

Il y a près de soixante ans maintenant, Andreï Kontchalovski écrivait, avec son camarade de classe au VGIK (l’école de cinéma de Moscou) Andreï Tarkovski, un film sur le fameux peintre d’icônes Andreï Roublev.
Et voilà que, à plus de 80 ans, Kontchalovski retrouve, cette fois-ci comme réalisateur, un autre peintre célèbre, Michel-Ange.
Bien des points communs pourraient être trouvés entre les deux films. Le Michel-Ange de Kontchalovski est un homme tiraillé entre la pratique de son art et les considérations bassement humaines, en particulier politiques. Car c’est là un des thèmes majeurs du film.
Le Michel-Ange de Kontchalovski nous plonge en pleine Italie du XVIème siècle. Une Italie montrée comme un lieu d’intrigues politiques. D’un côté, la famille Della Rovere, de l’autre les Médicis. Et le centre de leur conflit (autrement dit, le centre d’un pouvoir politique qui dépasse largement les frontières de la péninsule italienne), c’est le Saint-Siège. L’ancien pape, Jules II, était un Della Rovere. Le nouveau pape, Léon X, est un Médicis. C’est donc une petite révolution politique qui s’effectue, avec son lot de chasses aux sorcières et de retournements d’alliances.
Au centre de ce conflit se trouve Michel-Ange. Il était très attaché à Jules II, qui lui avait commandé les fresques de la voûte de la Chapelle Sixtine, ainsi qu’un immense tombeau. Mais la nouvelle famille régnante veut “récupérer” le génie de Michel-Ange pour servir sa cause. Le peintre-sculpteur va être ainsi tiraillé entre ses anciens engagements et la volonté de ne pas froisser les Médicis, de peur d’être empoisonné ou assassiné au coin d’une rue. Et puis, outre leur pouvoir, les Médicis ont aussi un solide argument, la fortune.
Cela explique en partie le fait que Michel-Ange fait constamment référence à Dante, autre génie qui fut aux prises avec les soucis politiques de son temps (ce qui donne une sublime scène, quasiment la conclusion du film, où Dante vient “rendre visite” à Michel-Ange).
Tout le film de Kontchalovski est marqué par ce tiraillement entre les aspirations artistiques et les soucis purement matériels et, pourrait-on dire, humains. L’intention du réalisateur n’était pas de montrer le mystère de la création artistique elle-même. A ce sujet, il affirme :

“Voir un homme écrire de la musique ou peindre, c’est ennuyeux. Je veux montrer un homme aux prises avec ses tourments, aux prises avec ses rêves”

L’une des images les plus fortes du film, c’est celle du “Monstre”, un énorme bloc de marbre, en équilibre précaire au bord d’un précipice. Une image qui en dit long sur le sujet du film lui-même. Michel-Ange est constamment en équilibre entre grâce et lourdeur, entre divin et infamie, entre compromissions et intégrité, entre art et politique. Comme tous les hommes, il aspire au meilleur, au sublime, mais il se retrouve dans un monde matérialiste de violence, de domination et de saleté.
Pour appuyer son propos, Kontchalovski se plaît à décrire une vie quotidienne d’une grande saleté. Les ordures jetées dans les rues, les maladies, rien ne nous est épargné de cette insalubrité permanente qui, forcément, renvoie à une souillure morale (le sous-titre du film, Il Peccato, signifie Le Péché).
Au milieu de tout cela, Michel-Ange paraît être fragile, timide, nerveux, rempli d’angoisses. C’est un homme faible, ballotté par les circonstances. Le film joue beaucoup sur le contraste entre cet homme faible et angoissé, que l’on dit sale, et la puissance de ses oeuvres, qui sont constamment qualifiées de “divines”.
Le monde lui-même est tiraillé entre les deux extrêmes. Il est certes plein de boue, de sang, de violence, mais chaque paysage est digne d’une oeuvre d’art. D’ailleurs, avec une sublime rigueur dans la composition de ses cadres, Kontchalovski fait de ses plans de véritables œuvres d’art rappelant les grands maîtres italiens ou flamands.
Il faut signaler, au passage, la qualité exceptionnelle de l’interprétation de l’acteur principal, Alberto Testone.

“Il y a deux personnages dans ce film : Michel-Ange, et les carriers de Carrare.”

Une des parties essentielles du film, peut-être la plus importante, se déroule à Carrare. Michel-Ange vient là chercher du marbre pour le tombeau de Jules II, et il se retrouve face à ce “Monstre”, bloc de marbre jamais vu jusqu’alors.
Kontchalovski va filmer le travail de ces carriers avec une attention extraordinaire portée aux moindres détails et un amour des gestes précis. Pour retrouver ces gestes, Kontchalovski a engagé des acteurs amateurs mais de véritables carriers (le procédé est habituel au cinéaste : dès le début de sa carrière de réalisateur, en URSS, il avait déjà tourné avec des acteurs amateurs qui tenaient leur propre rôle, que ce soient les éleveurs du Premier Maître ou les kolkhoziens du Bonheur d’Assia ; Kontchalovski s’est toujours dit proche du néoréalisme et cherche constamment la vérité du geste et le réalisme des caractères).
De ces carriers, la caméra de Kontchalovski va faire de véritables artistes (au même titre que le fondeur de cloche dans Andreï Roublev), des artistes qui poussent le plus loin possible le perfectionnisme de leur art pour atteindre au sublime.

Compléments de programme.
Le DVD, sorti aux éditions UFO Distribution, nous propose trois compléments de programme.
Le premier est une présentation de Kontchalovski et de son film par Joël Chapron, traducteur franco-russe, historien du cinéma spécialisé dans le cinéma de l’ex-URSS. Il évoque le parcours de Kontchalovski, puis raconte le tournage de ce film-là en particulier. Il rappelle le rôle de l’oligarque Alicher Ousmanov dans le financement du film et insiste sur l’énorme travail de reconstitution.
Le deuxième complément de programme est un making of plutôt bien fait. Il nous propose de voir Kontchalovski à l’oeuvre, mais aussi de l’entendre expliquer ses choix de mise en scène. Le documentaire donne aussi la parole aux techniciens (directeur de la photo, régisseur, ingénieur du son, costumier…). Ensemble, ils décrivent un tournage monumental, avec un travail de reconstitution absolument passionnant, et ils montrent la rigueur, mais aussi l’humanité d’un Kontchalovski qui veut avant tout montrer des histoires d’êtres humains, avec leurs angoisses et leurs tourments.
Le dernier complément de programme est un diaporama sur les lieux de tournages.

Parmi ses thématiques et ses procédés, ce Michel-Ange mérite de figurer parmi les plus belles réussites d’Andreï Kontchalovski. Une oeuvre dense et intense, profondément humaine, visuellement splendide. Un très grand film.

Caractéristiques DVD :
Durée du film : 130 minutes
Version originale italienne
Sous-titres français
Son stéréo ou 5.1
Compléments de programme :
_ Présentation du film et du réalisateur, par Joël Chapron (20 minutes) ;
_ Michel-Ange retrouvé (35 minutes)
_ Les décors et les lieux de tournages (diaporama)

Michel-Ange : bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=8L5ITj0RyGo

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.
Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

Natura : Se perdre pour renaître

S'il est de coutume de penser que la beauté est intérieure, "Natura" nous invite à une tout autre mise en perspective : celle d'un environnement naturel à la fois hostile et sublime, qui finit par agir comme un miroir. Une traversée du massif vosgien qui tient à la fois du conte et de la survie, où une femme cherche, dans l'épaisseur de la forêt, quelque chose qui ressemble à une seconde naissance. Mickael Perret réussit à explorer ce décor dans ce qu'il a de plus brut et de plus étrange. Un premier film audacieux et ambitieux, porteur de grandes promesses.

Sirāt : l’odyssée des damnés

Prix du jury au Festival de Cannes 2025, Oliver Laxe prolonge son cinéma de l’épreuve et de la foi dans un road-trip halluciné au cœur du désert. Entre communauté de teufeurs, deuil intime et bascule métaphysique, "Sirāt" interroge l’errance contemporaine dans un monde vidé de repères. Une expérience sensorielle radicale, portée par les corps, la musique et un monde au bord de l’effondrement.

Once upon a time in Gaza : l’Espoir, le Vice et la Trahison

"Once Upon a Time in Gaza" des frères Nasser est une tragi-comédie saisissante mêlant fraternité contrariée, satire sociale et résistance artistique. Entre fable noire et cinéma engagé, le film dresse un portrait poignant et absurde de la vie à Gaza, où chaque geste devient un acte de survie sous un ciel d’oppression.