Rétro Stephen King : Shining, un film de Stanley Kubrick

Avec Shining, Stanley Kubrick comptait réaliser le film d’horreur parfait. Force est de constater que le long métrage marque le genre et la culture populaire tout en étant, pourtant, une émancipation totale de l’œuvre de Stephen King

Synopsis: Jack Torrance, gardien d’un hôtel fermé l’hiver, sa femme et son fils Danny s’apprêtent à vivre de longs mois de solitude. Danny, qui possède un don de médium, le « Shining », est effrayé à l’idée d’habiter ce lieu, théâtre marqué par de terribles évènements passés…

Précédé par Carrie et Salem, Shining constitue aussi bien le troisième roman de Stephen King que la troisième œuvre à être adaptée de l’auteur sur grand écran. A l’époque best-seller en librairie, il permit à King d’être considéré comme le véritable « Maitre de l’horreur moderne ». Si la situation du romancier est au plus haut, celle de Stanley Kubrick, à l’époque déjà considéré comme l’un des plus grands réalisateurs en activité, est beaucoup moins certaine. Malgré ses quatre oscars, Barry Lyndon, le précédent film du cinéaste, est un échec au box-office, mettant de ce fait son adaptation du roman de Diane Johnson, The Shadow Knows, en suspend. La Warner fait donc parvenir le manuscrit de The Shining sur le bureau de Kubrick avec l’assurance d’un succès commercial assuré grâce à l’adaptation d’un best-seller littéraire. C’est ainsi que Stanley Kubrick, aidé par Diane Johnson au scénario, se lance dans une adaptation très libre de Shining, peut être trop pour en faire une bonne adaptation.

Un très grand cru du génial Stanley Kubrick

Shining le film, est l’œuvre de son auteur. Outre l’exercice de style au sein d’un genre très peu considéré à l’époque (en l’occurrence le cinéma d’horreur), le long métrage s’inclut parfaitement dans la filmographie de son réalisateur, dans sa recherche profonde de l’esthétique cinématographique. On retrouve alors la sève kubrickienne, dans sa conception la plus pure : la froideur de son atmosphère, la fracture mentale de ses protagonistes et la lente construction scénaristique de son intrigue. Le réalisateur a toujours souhaité réaliser le film d’horreur parfait, un genre en pleine émergence, notamment dans la volonté de jeunes grands réalisateurs d’en faire leur marque de fabrique. On citera alors David Cronenberg (Frissons, Chromosome 3), Tobe Hopper (Massacre à la Tronçonneuse), Wes Craven (La colline a des yeux) ou encore George Romero (Zombie), qui, tout comme Stanley Kubrick, ont inclus leur style dans un genre viscéral, propice à marquer le spectateur et la pop culture de leur empreinte. C’est donc dans l’optique d’un labyrinthe mentale que Kubrick axe son récit. A la fois physique avec le jardin construit comme un labyrinthe et psychique, avec la schizophrénie du personnage cérébral de Jack Torrance. Interprété par un Jack Nicholson transcendé, il constitue l’une des plus grandes réussites dans la caractérisation d’un personnage au cinéma. Le reste du casting n’est pas en reste, notamment l’angélique Shelley Duvall et Danny Lloyd, tous deux remarquable de justesse. Ce trio incarne la réussite du long métrage dans la construction de son récit et ses personnages, tous affectés par un sentiment effrayant de mysticisme, dans un hôtel sous forme de catharsis pour eux-mêmes. Le réalisateur utilise alors le mouvement pour tromper le spectateur sur les uniques certitudes qu’il possède. En effet, Kubrick ne donne que très peu de clés d’interprétation, aussi bien pour stimuler l’imaginaire de son public que pour ajouter une aura mystique à sa production. C’est donc dans la psychanalyse que Stanley Kubrick base ses thématiques, afin d’atteindre un surnaturel et une vision du paranormal très froides et presque cliniques. Un point de vue à l’impact redoutable sur la culture populaire, notamment avec la saga Poltergeist initiée par Tobe Hopper ou encore Paranormal Activity d’Oren Peli, sans jamais, pour autant, retrouver le génie kubrickien.

Une adaptation très (trop) libre ?

Cependant, c’est à ce moment-là que le bât blesse. A tellement vouloir imprégner son style visuel au sein de son œuvre, Stanley Kubrick échoue avec Shining, à adapter les thématiques qui faisaient toutes la sève du livre de Stephen King. L’œuvre originelle traitait de paternité, montre une véritable descente aux enfers d’un homme d’une réelle bonté envers sa famille et décrit les ravages de l’alcool dans les relations de l’Homme. De même, son ton était résolument optimiste et plutôt chaud dans son atmosphère. A contrario, Kubrick dépend la folie existentielle de Jack Torrance, semblant schizophrène dès la première scène. De même, le feu tient une place particulière dans le roman de Stephen King, notamment dans un final haletant et dévoilant le véritable pouvoir du shining. A l’inverse, le final de Shining le film se clôt dans le froid quasi polaire des Rocheuses du Colorado, quand l’atmosphère clinique renforce cette sensation de malaise et de claustrophobie chez le spectateur. L’adaptation proposée par Stanley Kubrick néglige donc ce qui faisait l’essence même des thématiques de Stephen King. Ce dernier ayant avoué que le roman était partiellement autobiographique, il constituait une vraie désinhibition pour son auteur. Kubrick préfère s’attacher à son style graphique d’une froideur glaçante, certes parfaitement adapté pour un long métrage de genre, mais supprime de ce fait, toutes thématiques provenant de l’imagination affolante du maître de l’horreur moderne. Malgré tout, cette démarche est-elle pour autant critiquable ? Elle constitue en effet tout le sens de l’expression « adaptation cinématographique » et se justifie par l’apport d’un sens et d’une ambiance propre à son auteur. Quand Stephen King décide de s’attacher à une cause très réaliste qu’est la violence paternelle, Kubrick, avec l’aide de sa scénariste Diane Johnson, souhaite quant à lui établir un mélange entre la psychanalyse sous forme de labyrinthe mental et le surnaturel clinique. Stephen King en viendra à critiquer l’adaptation (tout en louant le film sur ses qualités) et écrire une minisérie intitulée Shining : Les Couloirs de la Peur, pour coller plus à l’ambiance et aux thèmes de l’œuvre d’origine. Dans les faits, l’avis du romancier semble le plus juste : Shining est un chef d’œuvre cinématographique mais une adaptation manquée de l’œuvre qu’il adapte.

Shining est une incontestable réussite cinématographique mais se dérobe totalement de l’œuvre de Stephen King. Il témoigne à la fois de la qualité d’une adaptation par un auteur apportant ses propres thématiques et de l’émancipation d’un cinéaste par rapport à une œuvre. Le long métrage comme le livre resteront des monuments, chacun à leur façon, prouvant la difficulté d’adapter cet auteur fantasque, véritable maître de l’épouvante.

Shining : Bande-annonce

Shining : Fiche Technique

Réalisation : Stanley Kubrick
Scénario : Stanley Kubrick et Diane Johnson, d’après le roman Shining, l’enfant lumière de Stephen King
Interprétation : Jack Nicholson, Shelley Duvall, Danny Lloyd, Scatman Crothers…
Musique : Wendy Carlos, d’après la symphonie fantastique de Berlioz ; Rachel Elkind, Gyorgy Ligeti, Bela Bartok, Krzysztof Penderecki
Montage : Ray Lovejoy
Producteurs : Stanley Kubrick et Jan Harlan
Société de production : Hawk Films, Peregrine
Distribution : Warner Bros
Budget : 19 000 000 $
Récompenses : Lauréat du Saturn Awards du meilleur second rôle pour Scatman Crothers
Genre : Horreur, fantastique
Durée : 119 minutes
Date de sortie  : 16 octobre 1980

Etats-Unis- 1980

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