Interview Rudy Milstein pour Je ne suis pas un héros

Je ne suis pas un héros n’est plus seulement le titre le plus célèbre du répertoire de Daniel Balavoine. Il partage désormais son intitulé avec le premier film de Rudy Milstein, qui raconte comment un post-ado trentenaire et mal dégrossi joué par Vincent Dedienne va conjuguer crise existentielle et crise de conscience.

Quand le cabinet d’avocat dans lequel il essaie d’exister voit dans son cancer diagnostiqué par erreur un atout à exploiter dans un sombre dossier de développement de maladies cancérigènes dus à l’usage de pesticides, Louis va s’enfoncer dans une duplicité inévitablement vouée à lui exploser au visage…

Bref, Louis devrait-être une ordure de premier ordre, mais la candeur enfantine et très Adam Sandlerienne de Dedienne éponge les aspérités les plus péjoratives du personnage pour interroger frontalement notre propre incapacité à dire non. À aligner les deux hémisphères de notre cerveau devant l’injustice ordinaire, quand la seule chose à faire devient aussi la plus difficile à effectuer… Tout ça frontalement et sans jugement, et dans un écrin de comédie enlevé qui assume la binationalité de ses influences franco-américaines sans s’obliger à choisir un camp, et joue du comique de gêne avec un sens du tempo échevelé. On pourra reprocher au film un trop-plein de générosité dans l’écriture, qui pénalise parfois la lisibilité de la trajectoire du personnage principal et le développement de certains personnages secondaires (Géraldine Nakache, qui parle fort). Mais Je ne suis pas un héros est un premier film qui a l’ambition et le cœur au bon endroit et la maitrise d’un réalisateur déjà rôdé. Rencontre avec Rudy Milstein à l’Arras Film Festival 2023.

Le Mag Du Ciné : On sent dans le film une volonté de faire une comédie inspirante à l’américaine, tout en conservant une couleur résolument française dans le ton et la fabrication. Est-ce que c’était votre idée de départ ?

Rudy Milstein : Moi je m’en rends pas compte de ça. J’ai des influences, et c’est vrai que j’adore dans les comédies américaines où tous les personnages sont hyper-bien bossés. Ils n’ont pas peur d’aller hyper loin, mais en même temps il y a un vrai travail d’écriture, donc c’est pas gratuit, c’est toujours en partant des vraies gens avec de vraies problématiques. Enfin, dans les vraies bonnes comédies américaines, celle que j’aime en tout cas ! Les films de Judd Appatow par exemple, il y a ce truc où ça pourrait-être too much mais comme les émotions et les personnages sont vrais, on l’accepte.

« Je l’ai vraiment pensé comme un mec qui fait sa crise d’ado à 32 ans, ce que je comprends parce que j’ai fait ma crise d’ado à la trentaine. »

Et j’ai plein de références de comédies française. J’adore les films d’Agnès Jaoui, de Julie Delpy, de Baya Kasmi, Michel Leclerc… J’ai toutes ces références-là. Après dire que je voulais faire comme si ou comme ça je saurais pas trop dire, je serais incapable de définir ce que j’ai voulu faire au départ.

LMDC : Votre un personnage principal n’ose jamais dire les choses comme elles le sont, et est entouré de personnes qui sont directes et vont droits au but. C’était la dynamique comique que vous vouliez installer ?

RM : C’est un film sur les apparences. Sur lui qui n’arrive pas à avancer dans sa vie parce qu’on le trouve trop gentil… Et même lui il n’a pas le temps de trouver ce qu’il aime. Il sait pas ce qu’il veut faire au départ. Je l’ai vraiment pensé comme un mec qui fait sa crise d’ado à 32 ans, ce que je comprends parce que j’ai fait ma crise d’ado à la trentaine (rires).

 Il ne sait pas ce qu’il veut dans la vie, il se cherche. Il veut plaire à ses parents en étant avocat, il veut plaire aux mecs de son cabinet parce qu’ils ont le pouvoir parce qu’il a envie de faire ça. Il va même faire jusqu’à leur faire croire qu’il a un cancer pour avancer professionnellement. La thématique de l’apparence était là dès le départ, oui.

« Vincent dégage une naïveté propre à l’enfance. C’est dans le regard de la fantaisie, de la poésie, des trucs qu’on a quand on est encore enfant, avant de faire sa crise d’ado justement. »

LMDC : J’imagine que le choix de l’acteur principal était primordial, parce que c’est très facile de se mettre le spectateur à dos avec un personnage qui ment de cette façon-là. Et je trouve que Vincent Dedienne a, dans un registre complètement différent, ce côté enfantin que peut avoir un Adam Sandler…

RM : C’est complètement ça. C’est ce que j’avais projeté de lui quand je l’ai vu au théâtre,. Il dégage une naïveté propre à l’enfance. C’est dans le regard de la fantaisie, de la poésie, des trucs qu’on a quand on est encore enfant, avant de faire sa crise d’ado justement. C’est ce que je voulais exploiter chez Vincent, il fallait pas du tout quelqu’un qui ait une énorme confiance en lui.

Mais c’est marrant parce que Vincent est pas du tout comme ça dans la vie, je l’ai réalisé quand je l’ai découvert. C’est un vrai gentil, il a pas du tout la grosse tête, mais dans la vie il a pas cette naïveté à côté de la plaque du personnage. Le travail avec lui était génial parce qu’il prenait toutes mes propositions, il rajoutait des trucs à lui… On a vraiment construit le personnage ensemble.

« Je voulais vraiment que tous mes personnages aient quelque chose à défendre. »

LMDC : Vous ne vous facilitez pas la tâche au scénario. Il y a bien 4 ou 5 personnages secondaires qui sont très présents et défendent tous un arc. Ça a été compliqué pendant l’écriture de ménager à chacun un corridor pour s’exprimer ?

RM : C’est énormément de taf, ouais…  Moi je viens du théâtre, et au théâtre on écrit pour nous, pour des potes, et on a envie que tout le monde ait quelque chose à défendre. Parce que c’est horrible de faire venir quelqu’un juste pour dire « Bonsoir, mademoiselle « , et après il attend 1h30 qu’on finisse. Du coup on a cette volonté-là de servir tout le monde.J’ai gardé cet esprit au cinéma, de faire en sorte que tous les personnages aient quelque chose à défendre. Et c’est aussi ce que j’aime dans les comédies américaines, tous les personnages secondaires existent sont forts, même un personnage qui a deux scènes. J’ai revu il y a pas longtemps En cloque mode d’emploi de Judd Appatow, il y a la collègue du boss qui a deux séquences, ou elle balance juste des blagues, et on a toute son histoire. Et je trouve ça hyper fort. Je voulais vraiment que tous mes personnages aient quelque chose à défendre.

LMDC : C’est un esprit de troupe qu’on retrouve aussi dans le cinéma de Bacri et Jaoui.

RM : Ouais, je pense que c’est vraiment un truc de théâtre. Pour les rôles principaux, ce sont des gens connus que je connaissais pas, mais pour les rôles secondaires j’ai pas fait appel à un directeur de casting parce que je voulais recréer un esprit de troupe sur le plateau. Et tous les rôles secondaires sont quasiment que des potes ou que des gens que j’ai admiré au théâtre, et avec qui j’avais envie de bosser. Et ça a vraiment contribuer à créer un esprit de troupe sur le plateau, c’était hyper joyeux… Moi c’était les deux mois les plus joyeux de ma vie, c’était dingue. C’était hyper enfantin, pas dans le travail évidemment.

« J’ai pensé chaque séquence sur un rythme différent de la séquence précédente. Pour que le spectateur soit constamment balloté dans des sens différents. »

LMDC : C’est intéressant la façon dont vous jouez le contre-rythme à travers le personnage de Vincent. Il y a une mécanique un peu apparente, mais comme vous jouez de ce contre-rythme dans les situations, ça permet de déjouer le truc, et de déplacer un peu le curseur et de retomber sur quelque chose d’inattendu.

RM : Oui, c’est le comique de la gêne. Le personnage de Vincent est mal à l’aise partout, il est jamais à sa place, il est toujours en train de se regarder, tout ça… Et le comique de la gêne, par principe il faut pas qu’on le voit venir et qu’il s’installe. J’ai vachement bossé là-dessus à l’écriture, et aussi dans la manière de filmer, ou j’ai pensé chaque séquence sur un rythme différent de la séquence précédente. Pour que le spectateur soit constamment balloté dans des sens différents. C’était hyper-important pour préserver cette comédie de gêne.

LMDC : Je trouve aussi que dans le film, il y a une volonté d’interpeller le spectateur, de le secouer pour lui dire qu’il faut se battre pour quelque chose.

RM : Typiquement, le titre du film c’est Je ne suis pas héros parce que le mec est le héros du film mais ce n’est pas un héros. Il est hyper gentil mais c’est pas un héros non plus parce qu’il fait des choses immorales pendant le film, il laisse passer plein d’injustices, il est hyper sympa avec des gens de l’asso et après il annonce à sa boss qu’il a réussi à les manipuler… Mais à aucun moment on ne sent une remise en question de sa part. Et le personnage de Clémence (Poesy), sa patronne au cabinet, quand elle fait son speech de fin… C’est marrant, parce qu’en projection, les gens me disent qu’elle est méchante et tout ça. Et moi je leur dis « est-ce que vous le feriez ?? ». Je ne suis pas sûr.

Elle c’est nous. Moi si par exemple on me dit que tout ta vie est finie, parce que tu vas terminer en prison, que ta carrière professionnelle est terminée parce que tu ne bosseras plus jamais, tu n’as plus d’argent, plus rien… Mais tu as fait un acte héroïque et tu as sauvé peut-être la vie de plein de gens… J’espère que j’aurais le courage de le faire mais honnêtement… Quand notre propre survie est remise en question, bah on a bien vu dans l’histoire que l’être humain dit tant pis pour les autres. Ma propre survie d’abord.

 LMDC : Les martyrs sont ingrats par définition, mais il y a aussi ce côté film de procès qu’adorent et que savent faire les américains, qui donne un moment de magnificence au héros. Est-ce que pour vous il y avait aussi cette volonté-là de donner de la voix à ça ?

RM : Ouais… La plaidoirie de Vincent à la fin je l’ai énormément bossé. Quand je vais au cinéma, parfois j’ai envie que ça se finisse mal pour être surpris en tant que spectateur… Mais là, je voulais qu’il fasse ce qu’il faut faire. En même temps, je montre que c’est pas pour ça que ça va changer grand-chose pour lui… Moi ça me permettait de parler de la problématique des avocats qui se retrouvent à défendre l’indéfendable, et comment ça rejaillit dans l’intimité… Mais j’espère que vous avez raison, je l’ai pas pensé comme ça mais que ça va donner de la voix à sa cause… J’espère !

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Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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