Martyrs et Ghostland : les BO de Pascal Laugier ressuscitées en vinyle

Le cinéma fantastique français des années 2000 revient sur les platines. Genre forcément restreint vu la frilosité des studios dans l’Hexagone, il a pourtant produit quelques partitions marquantes, à commencer par deux œuvres signées Pascal Laugier : Martyrs (2008) et Ghostland (2018). Rééditées en vinyle, ces deux bandes originales méritaient qu’on s’y replonge. Préparez les platines !

Pascal Laugier. Ça ne pouvait être que lui. Ardent défenseur du cinéma fantastique en France, qui a d’ailleurs réussi à s’exporter outre-Atlantique (The Tall Man, sorti en France sous le titre The Secret, 2012), Pascal Laugier jouit auprès de ses hélas rares adeptes d’une cote de popularité inébranlable. Il faut dire que le bonhomme mène son petit bout de chemin dans le cinéma français avec seulement 4 films tournés depuis ses débuts ; et ce pour une raison simple : ses longs-métrages ont rarement eu les honneurs d’une sortie nationale. Cela ne l’a pas empêché d’accoucher de projets certes clivants mais ô combien radicaux desquels émerge à chaque fois une véritable atmosphère. Une ambiance même. Et quoi de mieux que la musique pour véhiculer des idées, des thèmes ? C’est du moins l’idée à laquelle semble croire le réalisateur, qui n’a ainsi jamais lésiné sur le soin apporté aux compositions musicales de ses œuvres. Un soin payant en l’occurrence puisque les deux films susvisés ont ainsi eu droit à une réédition qui plus est en vinyle. L’occasion pour nous de revenir sur ces travaux sonores ayant grandement contribué à nous ficher une belle peur bleue.

Martyrs ou l’iconoclasme musical à son apogée

Sorti en 2008, Martyrs créa la polémique à cause de son gore extrême. Il faut dire que convoquer dans une atmosphère intrigante et dépressive, écorchements, règlements de comptes et tortures n’est jamais de tout repos. Tourné au Canada (sans doute pour éviter la frilosité française, ce qu’il ne fit qu’à moitié puisque récoltant une interdiction aux moins de 16 ans doublée d’un avertissement), le film suit le calvaire d’une jeune femme enlevée, séquestrée et torturée dans une France des années 1970. Mais pas question d’en dire plus car le film se vit pour sa puissance visuelle assez radicale. Une plongée en apnée dans l’horreur la plus crasse qui trouve pourtant un étonnant paradoxe avec sa musique, qu’on dirait tout droit sortie d’un thriller psychologique voire d’un drame. Un détournement du genre habile qui ne s’arrête pas qu’aux sonorités d’ailleurs puisque si l’enchaînement d’électro et de basses (Crisis) a de quoi surprendre, ça n’est rien quand on entend les touches discrètes d’un piano. Un piano oui. Soit l’un des instruments parmi les moins usités dans le genre horrifique et qui est pourtant utilisé ici avec une rare délicatesse, si bien qu’on lorgne à la longue vers une descente dramatique pas loin du déchirement amoureux et pas vraiment du torture porn à la Saw

Autant dire une ambiance qui tranche (sans mauvais jeu de mots) avec le reste de ce qui nous est montré et qui incarne sans doute la volonté de Laugier : proposer un film d’horreur certes, mais qui se veut l’antithèse des films horrifiques habituels. Puisque ici, au dégoût qui est monnaie courante dans les soupes horrifiques internationales, Laugier a la bonne idée d’amener une bonne dose d’émotion. Ici, on ressent l’empathie, on la vit, et on a le chic de voir des personnages et pas d’énièmes coquilles vides bonnes pour l’abattoir. Une volonté inhabituelle dans le genre horrifique qui peut d’ailleurs être liée aux têtes pensantes de cette bande originale puisque, en lieu et place d’opter pour un compositeur solo, Pascal Laugier est allé recruter le groupe Seppuku Paradigm. Derrière ce nom qui fait référence au suicide pour déshonneur japonais (le seppuku donc), deux frères français, Alex et Willie Cortes. S’étant spécialisés dans le rock et l’électro, qu’ils utilisent pour habiller des productions majoritairement françaises, la paire Cortes a ainsi donné de son talent pour habiller une œuvre qu’on n’hésitera pas à qualifier d’iconoclaste dans sa gestion de l’horreur. Et rien que pour ça, ça valait bien la peine de pouvoir réécouter sa bande originale qui contribue grandement à distiller cette atmosphère à la fois malsaine et curieusement apaisante.

Ghostland ou l’invitation du lyrisme au sein du genre horrifique

Plus récemment, Pascal Laugier a dégainé avec Ghostland, home-invasion un peu barbare sur les bords où deux jeunes femmes accompagnées de leur mère vont tenter de résister à un tueur très porté sur les poupées. Une fois de plus, on ressent tout le radicalisme du Français qui n’y va pas avec le dos de la cuillère pour effrayer. Mais a contrario d’un Martyrs qui brillait justement par l’iconoclasme de sa composition musicale (de ses thèmes tirés du thriller aux choix des instruments), la partition de Ghostland semble plus conventionnelle dans son approche. Plus conventionnelle certes, mais pas forcément du genre à bêtement rentrer dans le rang. Des pistes comme « Frames of Truth » ou « Primitive Origins Suite » laissent en effet apparaître des mélodies progressives, et paradoxalement brutales qui, mêlées à plusieurs instruments, apposent sur l’ensemble un profond sentiment d’urgence. Cela se voit d’ailleurs avec la quasi-totalité de la partition qui s’engouffre dans la même idée d’urgence, quitte à oser parfois le coup du lyrisme, sans doute pour appuyer l’iconoclasme latent du cinéma de Laugier.

Mais, malgré ça, on ne peut s’empêcher de reconnaître un manque d’éclat comparé à la composition de Martyrs. Un constat aisément vérifiable à la vue des têtes pensantes qui ont officié derrière la bande originale : aux frères fusionnels Cortes ayant œuvré sur Martyrs, Pascal Laugier a préféré un trio composé de Georges Boukoff, Anthony d’Amario et Ed Rig. Soit respectivement un concertiste classique passé au piano de cinéma, et deux jeunes musiciens autodidactes et polyvalents. Trois esprits ayant insufflé à l’ensemble une vision tripartite, que Laugier a dû hybrider tant bien que mal pour accoucher de cette composition. Reste que le travail effectué sur le film ne le dessert en aucune façon et l’améliore bien au contraire : il parvient à distiller de beaux moments de tension couplés à des plages lyriques (oui oui) plutôt étonnantes. Le tout finissant de transmettre l’idée sans doute phare du cinéma de Laugier : susciter la surprise et l’étonnement à tous les niveaux. Pari réussi en tout cas pour le trio qui signe avec Ghostland une partition en phase avec les images éprouvantes mais léchées du cinéaste français.

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Antoine Delassus
Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
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