Mariupolis 2 : Voyage au bout de l’enfer

Fin mars dernier, le réalisateur Mantas Kvadaravicius trouvait la mort alors qu’il tentait de quitter la ville assiégée. Diffusé en séance spéciale au Festival de Cannes 2022, son documentaire posthume – Mariupolis 2 – enregistre la (sur)vie d’un groupe de réfugiés. À la clé : une œuvre qui prend à la gorge en (ré)affirmant que la démocratie ne saurait se passer du cinéma.

Filmer (autrement) la guerre en Ukraine

Cela commence dans une cage d’escalier. L’image grésille, portée par une caméra tremblante, tandis que des bombardements retentissent en hors-champ. Nous ne sommes pas dans un blockbuster mais bel et bien dans la réalité. Nous sommes en Ukraine, plus précisément à Marioupol. Mantas Kvedaravicius revient dans la ville assiégée, qu’il avait commencé à filmer lors de l’invasion du Donbass en 2014. Si de cette première expérience était sortie Mariupolis (2016), le cinéaste retrouve ici les témoins rencontrés six ans plus tôt.

On a tous entendu parler du siège de Mariupol, du bombardement de son théâtre, causant la mort de plusieurs centaines de personnes, de ses soldats (encore actuellement) retranchés dans l’aciérie d’Azovstal. Comment ne pas penser à ces images satellites, dévoilant une ville ravagée, comme rayée de la carte. Ces images médiatiques, qui circulent en boucle sur les chaînes de télévision, côtoient, voire masquent le quotidien de celles et ceux qui organisent leur (sur)vie. C’est cette réalité-là que filme Mantas Kvedaravicius. Le cinéaste suit en effet, pendant quelques jours, le quotidien d’un groupe de personnes réfugiées au sein d’une église.

La (sur)vie et rien d’autre

Les plans sont généralement fixes. Ce sont, le plus souvent, des panoramas pris au petit jour, ou en fin de journée, d’une ville encore fumante, sonnée de se réveiller au milieu des bombes. La rigidité du dispositif accuse le coup : derrière la fixité se cache ou plutôt se dévoile une guerre de mouvement qui déchire les corps autant que les tympans. Les survivants déambulent au milieu d’un décor de désolation, entre des rues détruites et des champs de mines.

On découvre, au détour de cette promenade macabre, des corps sans vie aussi bien que des tombes improvisées à la hâte. Oui, mais la vie continue. Vaille que vaille. Les habitant.e.s retranché.e.s tentent de (sur)vivre comme ils peuvent. Cette vie sur le fil, dansant au milieu des flammes, donne parfois lieu à des situations tragiquement cocasses. Comme issues d’un mauvais film de Chaplin. Si cette légèreté est de courte durée, fragile face à l’incertitude d’une guerre absurde qui ne veut pas prendre fin, elle n’est pas tout à fait absente. Comme un message d’espoir en dépit des bombes.

Le cinéma documentaire : arme de lutte nécessaire

Regarder Mariupolis 2 ne nous confronte pas à la réalité de la guerre ukrainienne. Il documente une situation à laquelle nous n’avons accès qu’à travers un écran pixelisé. Le cinéaste nous incite, en revanche, à (r)ouvrir les yeux. Nous ne sommes pas forcés d’aller jusqu’au bout de l’horreur indicible des images filmées. Néanmoins, faire le geste de visionner son travail – pour lequel il trouva la mort fin mars dernier – constitue un geste politique nécessaire, qui fait perdurer celui du cinéaste.

Ce dernier met en jeu ce que nous ne voulons pas voir. Mantas Kvedaravicius ne nous cache rien. Mariupolis 2 constitue un document historique inestimable qui rappelle que le cinéma documentaire est une arme dont les opprimés ne sauraient se passer.

Mariupolis 2 – Fiche technique

Ce film est présenté en Séance Spéciale au Festival de Cannes 2022.

Réalisation : Mantas Kvedaravicius
Sociétés de production : Twenty Twenty Vision, Studio Uljana Kim
Coproduction: Easy Riders Films
Genre : Documentaire
Durée : 1h45 min

Ukraine – 2022

Festival

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