FEFFS 2018 Jour 2 : Les jeunes femmes face au(x) mal(es)

Après une ouverture pas très reluisante en compagnie de La Nonne, il est temps de rentrer dans le vif du sujet et donc dans les différentes compétitions. Au programme pour cette 2ème journée, un film de rétrospective, le début de la compétition et un crossover. 3 films ayant par ailleurs un point commun qui s’inscrit à la perfection dans la thématique de cette année, à savoir la place des femmes dans le cinéma de genre. 3 œuvres mettant en scène des jeunes femmes face au mal qui ronge la société et qui prend très souvent la forme d’un homme.

[Rétrospective Chromosome XX] Mais ne nous délivrez pas du mal

Réalisé par Joël Séria (France). Date de sortie : 26 janvier 1972

Avec Jeanne Goupil, Catherine Wagener, Bernard Dhéran..

« Il se jeta résolument dans la carrière du mal » Cette citation extraite de Les Chants de Maldoror du Comte de Lautréamont et lue par Anne dans le film résume parfaitement la destinée des deux jeunes héroïnes de l’œuvre de Joël Séria. Mais ne nous délivrez pas du mal fait partie de ces films français rares ayant marqué les esprits de part sa radicalité extrême qui eut l’effet d’un choc inégalé à l’époque. Contant l’histoire de deux jeunes adolescentes Anne et Laure dans un pensionnat catholique, le film montre comment les deux amies vont dévouer leur vie aux péchés et à Satan.  Un film profondément dérangeant, transformant de doux visages angéliques en véritables succubes à la cruauté infâme. Mais ne nous délivrez pas du mal témoigne également d’une société emprisonnant deux jeunes femmes dans un carcan, devant répondre à des normes qui ne leurs conviennent pas et qui décident d’envoyer tout valdinguer. Anne et Laure se nourrissent par ailleurs des vices vivant en chaque être humain, et notamment les hommes. Dans le film de Séria, tous les hommes apparaissent comme des êtres libidineux aux tendances pédophiles, n’hésitant pas à se jeter sur Laure comme s’il s’agissait d’un vulgaire bout de viande. Au travers de cette croisade pour faire le mal, Anne et Laure s’émancipent de façon drastique, repoussant à chaque moment les limites jusqu’à commettre le péché ultime.

Mais ne nous délivrez du mal apparaît donc comme une œuvre d’une puissance thématique incroyable. Un film jusqu’au-boutiste mais qui souffre malheureusement un peu des ravages du temps. Bien que son discours soit toujours aussi impactant, et encore plus dans certains contextes très actuels, le film reste ancré dans une approche baroque du cinéma des 70s qui peut apparaître aujourd’hui datée. Jeanne Goupil inonde le film de son charisme, mais l’interprétation globale des différents personnages peut dérouter. Un film qui ne plaira évidemment pas à tout le monde, pouvant aller même jusqu’à cristalliser un rejet total de la part de certains. Mais ne nous délivrez pas du mal reste cependant un choc qui marque, imprégnant dans l’imaginaire du spectateur ses images iconoclastes et sa douce musique terrifiante.

[Compétition internationale] Human, Space, Time and Human

Réalisé par Kim Ki-duk (Corée du Sud) Date de sortie : inconnue

Avec Mina Fujii, Jang Keun-seuk, Ryoo Seung-bum…

Est-ce encore utile de présenter Kim Ki-duk, figure de proue du cinéma d’auteur coréen qui se voit ici l’honneur d’ouvrir la compétition internationale ? Déjà vainqueur de prix à Berlin ou à Venise, le cinéaste débarque ici avec Human, Space, Time and Human, une œuvre qui semble très éloignée des drames intimistes et contemplatifs dont il a l’habitude. On en est même à l’opposé total. Découpé en chapitres, le film met en scène une groupe de personnes sur un bateau de guerre. Un groupe de personnes symbolisant la société décadente d’aujourd’hui avec ses gangsters, escrocs, prostituées et politiciens véreux n’hésitant pas à profiter des honnêtes gens. Kim Ki-Duk décide donc au travers de son histoire fantastique où ce bateau se retrouve par magie propulsé dans le ciel de montrer comment cette société va péricliter dans le chaos le plus complet. Le discours du coréen se fait incisif, dépeignant un tableau très sombre d’une humanité individualiste, raciste et misogyne. Malgré son aspect féroce, Human, Space, Time and Human est avant tout grossier.

On est loin d’une certaine délicatesse d’autres œuvres de l’auteur, ici c’est le sexe et la violence qui dominent. Kim Ki-Duk s’enfonçant dans une parabole outrancière, accumulant des scènes chocs de façon redondante à base de viol et de dialogues composé à 75% d’insultes, dévoilant une vision misanthropique irritante. On peut saluer le fait que le réalisateur aille jusqu’au bout de son idée (n’hésitant pas à convoquer même l’inceste) mais le tout s’avère plus énervant qu’exaltant. Ce survival devient très vite d’une redondance folle, se contentant de répéter les mêmes actions ad nauseam. Au milieu de ce massacre, une jeune japonaise semble, aidée par un vieil homme muet allégorie de Dieu et de la vie, représenter la seule humanité de cette civilisation gangrenée jusqu’à la moelle par le mal. À la manière de Aronofsky dans son horripilant Mother!, Kim Ki-Duk place la figure maternelle et de la renaissance au sein d’un cercle vicieux à la subtilité inexistante. Human, Space, Time and Human s’avère tout aussi exaspérant et les deux heures apparaissent comme un véritable supplice.

[Compétition Crossovers] Profile

Réalisé par Timur Bekmanbetov (USA, Royaume-Uni, Chypre, Russie) Date de sortie : inconnue

Avec Valene Kane, Shazad Latif, Christine Adams…

En cette période où le débat sur la légitimité des productions Netflix (pour être considérées comme du cinéma) fait beaucoup parler,  Timur Bekmanbetov semble avoir trouvé le bon filon pour faire de l’écran d’ordinateur ou de smartphone le support de visionnage le plus immersif. Après avoir produit Unfriended en 2015 qui avait connu son petit succès, le cinéaste russe propose une nouveau dérivé du Screenlife, procédé mettant en scène une histoire uniquement au travers d’un écran d’ordinateur. Il s’intéresse d’ailleurs ici à une histoire vraie terrifiante d’une journaliste qui entre en contact avec un recruteur de l’État Islamique. Loin de l’horreur de Unfriended, on se retrouve ici face à quelque chose de bien plus tangible et donc encore plus angoissant. Ayant  recours seulement à des appels Skype ou des conversations par messagerie, Profile permet cette approche réaliste en nous propulsant dans un terrain familier et connu de tous. Alternant habilement entre les différentes fonctionnalités, Profile s’avère prenant, même si l’on pourrait regretter une difficulté à mettre en scène le danger de la position dans laquelle se trouve notre héroïne. Si elle apparaît à quelques moments, la menace semble bien trop éloignée tout au long du film. Bekmanbetov se rattrape cependant dans un final assez tétanisant montrant au contraire l’omniprésence de cette dernière.

Cela met également en exergue les limites de ce procédé. S’il permet de faire vivre cet aspect de proximité, le Screenlife témoigne de véritables lacunes au niveau de la mise en scène. Le concept s’essouffle, provoquant certains temps-morts assez préjudiciables, et se repose très vite sur un mécanisme réglé de façon redondante. On pourrait aussi évoquer des problèmes dans la façon dont l’histoire est romancée, notamment dans le développement de la relation entre la journaliste et son recruteur qui semble peu naturelle. Profile est évidemment bien plus qu’un beau placement de produit pour les produits Apple et toutes leurs fonctionnalités, et annonce une nouvelle dimension dans la manière de faire vivre l’horreur comme le faisait le found footage dans les années 90 avant l’indigestion. Reste que pour une fois, on aurait préféré voir le film sur son ordinateur plutôt que sur un grand écran.

 

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Wedding Nightmare : Deuxième partie – Battle of the ring

En apparence, ce "Wedding Nightmare : Deuxième partie" promettait d'être une suite qui se démarque de la surexploitation des studios. Le film de Matt Bettinelli-Olpin et de Tyler Gillett s’inscrit pourtant dans cette triste réalité, après un premier volet qui avait su encapsuler tout le plaisir régressif d'une série B, avec ce qu'il faut de suspense, d'effusion de sang et de maladresse calculée pour que le spectateur s'amuse ludiquement dans une partie de cache-cache à mort.

Pour Klára : mange, existe, aime

Cinquième long métrage du Slovène Olmo Omerzu, "Pour Klára" embarque une famille décomposée sur les rivages ensoleillés de l'Adriatique pour mieux l'observer se noyer à sec. Un drame familial d'une subtilité redoutable, porté par un regard qui n'accuse personne — et qui, du coup, nous met tous en cause.

Romería : la mémoire des vagues

Carla Simón n'a jamais vraiment cessé de filmer sa propre histoire. Avec "Romería", son troisième long-métrage en compétition à Cannes 2025, elle va plus loin que jamais : reconstituer la jeunesse de ses parents, morts du sida, à travers le regard d'une fille de 18 ans qui débarque en Galice pour la première fois. Un film sur les origines, les silences de famille et le pouvoir du cinéma à combler ce que la vie n'a pas laissé le temps de vivre.

The Drama : pour le pire ou pour le rire ? Telle est notre (délicieuse) interrogation

Voilà une œuvre qui montre qu’un certain nouvel Hollywood (ici A24 mais ça pourrait être Neon ou FilmNation) peut nous offrir des bons films dits du milieu. Deux stars à l’alchimie indéniable, un scénario original et impeccablement écrit et la réalisation alerte d’un cinéaste qui confirme une voie singulière pour un petit bijou. Une œuvre dont on ne saurait dire si c’est un drame ou une comédie ou les deux, en tout cas accouchée d’une veine romantique acerbe.

Un jour avec mon père : ce qui reste dans la lumière

Il y a des films qui arrivent comme arrivent les souvenirs d'enfance : par effraction, sans prévenir, avec cette netteté particulière des choses qu'on n'a pas cherché à retenir. "Un jour avec mon père", premier long métrage du réalisateur britanno-nigérian Akinola Davies Jr., est de ceux-là. On entre dans ce film comme on entre dans une journée ordinaire et on en ressort changé, sans trop savoir pourquoi, avec quelque chose de chaud et de douloureux logé quelque part dans la poitrine.

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.