FDCA 2025 : Sound of falling : les jeunes filles et la mort

Le trentième Festival de Cinéma Allemand de Paris s’ouvre sous les auspices d’un film grave, Sound of falling, baigné d’ombre plus souvent que de soleil, hanté par la mort et volontiers fasciné par elle, même si tous les modes de rapport à cette grande puissance sont explorés : d’autant plus crainte et redoutée que le grand âge la rend proche, planant comme une menace, voire presque un souvenir dès le plus jeune âge, recherchée, défiée, fuie, constamment envisagée ou alors épousée à l’adolescence…

Le propos du deuxième long-métrage de Mascha Schilinski (1984, Berlin -), Prix du Jury au 78ème Festival de Cannes, pourrait évoquer lointainement celui du monumental Heimat (2013), par sa manière de couvrir plusieurs générations attachées à un même lieu, un village dans la réalisation d’Edgar Reitz, ici une vaste cour de ferme et les bâtiments qui s’organisent à son entour. Mais autant les rêves d’ailleurs et de migration lointaine ouvraient l’horizon, autant la seule échappatoire qui s’offre, dans cette ferme isolée du Nord de l’Allemagne, se limite à la mort. Même effet de resserrement quant aux personnages centraux, variés et multiples chez Reitz, incarnés par des femmes, entre enfance et adolescence, chez Mascha Schilinski.

Remontant quatre générations en arrière à partir de nos jours, la réalisatrice, également au scénario avec Luise Peter, a confié l’image, fruit d’un travail admirable, à Fabian Gamper. Chaque époque a sa lumière, son éclat, qui préserve avant tout ses mystères, ses énigmes, ses non-réponses. Dardant son clair regard hypnotique depuis les temps les plus anciens, un regard qui ne se baisse jamais et affronte les réalités les plus noires, la toute jeune Alma, prometteuse Hanna Heckt, ose sonder l’omniprésence de la mort et sa façon presque indifférente de ployer toute vie. Temps de dureté, d’inflexibilité, où les maîtres avaient pratiquement droit de vie et de mort sur leurs serviteurs, à peine plus que les hommes sur les femmes, et où les survivants se faisaient photographier aux côtés de leurs défunts avant de confier ces derniers à la terre. Une pratique qu’avait exploitée à l’extrême l’impressionnant Les Autres (2001), d’Alejandro Amenábar. Cette époque a le fini mat et presque légèrement poussiéreux des tableaux de Hammershøi, les éclats de lumière et de clarté en moins.

Suivent Erika (Lea Drinda), et sa fascination pour un corps d’homme inapprochable, puis Angelika (excellente Lena Urzendowsky), son diable au corps, son attirance pour des hommes que leur proximité familiale rend interdits, son esprit de défi et d’indépendance ; la seule, peut-être, pour qui une fuite sera réellement possible… Enfin Lenka (Laeni Geiseler), notre contemporaine, issue d’une famille berlinoise, heureuse, pour laquelle cette ferme et sa cour ne recueillent que des temps de vacances, de rires et de loisirs…

Cette présentation restaure une chronologie à ce qui n’en a aucune dans le film. Les scènes nous sont offertes sur un mode totalement éclaté, fragmenté comme les éclats du souvenir (d’où le titre français Les Échos du passé) ou comme le miroir du Diable au début de La Reine des Neiges d’Andersen. D’où l’importance du travail sur la qualité des lumières, des décors, parfois même de la pellicule, qui sont autant de points de repère et d’ancrage pour le spectateur : les bruns plus chauds du début XXème, les orangés des années soixante-dix, la polychromie plus diversifiée, de nos jours…

Une diversité que reflète bien la divergence des titres, selon le pays de sortie du film : le titre français, axé sur la rémanence du passé, a été évoqué ; le titre anglais, sous lequel le film est diffusé lors de ce Festival, est Sound of falling, que l’on pourrait traduire par « Le bruit d’une chute », l’une des thématiques en effet récurrentes dans cette œuvre ; quand le titre original, « In die Sonne schauen », est elliptique, ouvrant une phrase laissée en suspens – « Au soleil elles semblent… », si l’on choisit de féminiser un sujet encore informulé – et qui apporte, à son tour, une lumière totalement autre…

Entre diversité et constance, voire récurrence, ostinato : telle est bien l’une des grandes forces du film, peut-être même sa supériorité, par delà l’éclatement et la fragmentation. Que s’impose de façon si claire, finalement lumineuse, ce qui fait lien : bien que soumis, ou parce que promis à la mort, la prégnance du corps, à quelque occultation ou maltraitance qu’il puisse être voué selon les époques ; le règne du désir, qui jamais ne s’éteint, sans doute métaphorisé par l’importance des regards interstitiels, entre les lattes, les fentes, par les trous de serrure… Le tout emmené par un montage fluide, volontiers orchestré par une inflation des sons, et qui semble courir de l’avant comme le temps ; et comme l’eau, très présente à travers la rivière limitrophe qui coule non loin de la ferme. Une eau grecque, philosophique, qui nous rappelle que, si elle entraîne et emporte toute chose, elle peut aussi bien garder les souvenirs, tout autant qu’un tombeau.

Sound of falling : fiche technique

Titre original : In die Sonne schauen
Titre international : Sound of falling
Titre français : Les échos du passé
Réalisation : Mascha Schilinski
Scénario : Mascha Schilinski, Louise Peter
Interprètes : Lena Urzendowsky, Laeni Geiseler, Susanne Wuest
Photographie : Fabian Gamper
Montage : Evelyn Rack
Musique : Michael Fiedler, Eike Hosenfeld
Production : Lucas Schmidt, Lasse Scharpen,, Maren Schmitt
Sociétés de production : Studio Zentral, ZDF
Société de distribution : Diaphana Distribution
Pays de production : Allemagne
Genre : Drame, historique
Durée : 2h39
Date de sortie : 7 janvier 2026

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