Cannes Cinéma 2023 : Pompo The Cinephile, réaliser ses rêves

Un film mute en permanence, que ce soit en amont de sa conception, sur le tournage ou dans la salle de montage. Cette métamorphose, Takayuki Hirao la capture à travers une animation solaire et inspirante. C’est pourquoi Pompo The Cinephile est annonciateur d’une explosion de joie, malgré les sacrifices et les ambitions démesurées de ses héros, pourvu qu’ils servent à réaliser nos rêves.

Synopsis : Bienvenue à Nyallywood, la Mecque du cinéma où Pompo est la reine des films commerciaux à succès. Le jour où elle décide de produire un film d’auteur plus personnel, elle en confie la réalisation à son assistant Gene. Lui qui en rêvait secrètement sera-t-il à la hauteur ?

Assistant de production sur Millenium Actress et réalisateur du premier épisode de Paranoia Agent, Takayuki Hirao a longtemps baigné dans l’ombre de Satoshi Kon avant de prendre son envol. Son essai transformé sur la saga The Garden of Sinners : Paradox Spiral lui a permis de lancer les poissons tueurs et bipèdes de Gyo, film moins abouti car la fibre horrifique habite sans doute peu sa grammaire visuelle. Ce qui anime Hirao au fond, c’est de s’émanciper de ce rôle d’observateur. Il est temps pour le cinéaste de s’éveiller, tout en gardant dans un coin de la tête ces notes qu’il a délicatement couchées dans son carnet, tous les jours de sa vie.

Once upon a time… in Nyallywood

Et quand bien même il est toujours possible de rebondir sur un nouveau mode d’apprentissage, Hirao adapte les six volumes de Pompo : The Cinephile, écrit par Shogo Sugitani, qui redéfinit le 7e art de son époque tel Once Upon a time… in Hollywood, avec une énergie collective qui pourrait conquérir le continent américain et toutes ses statuettes dorées.

Pourtant, dans Pompo The Cinephile, nous ne sommes pas dans le monde que nous connaissons. Nous sommes aux pieds de Nyallywood, où les artéfacts de la culture nipponne fusionnent avec le prestige d’un Walk of Fame alternatif. C’est ainsi que l’on regarde le jeune Gene Fini, un Spielberg boy qui parvient à s’effacer devant le film qu’il souhaite réaliser. Le spectateur sera au crochet de cet assistant de production, au visage pâle, faute de passer la majorité de son temps dans la pénombre, avec une seule lumière pour le guider. Le cinéma a déjà maintes fois été célébré, et tout récemment avec The Fabelmans, qui interrogeait l’image comme un vecteur d’émotions et de souvenirs.

Avant de parler réalisation, il est bon de rappeler le rôle d’un producteur, dont l’impulsion reste vitale pour l’existence d’un film. Joelle Davidovich Pomponette, ou plus simplement Pompo, est de cet acabit. Cette productrice excentrique, aux allures de pré-adolescente en manque de sucreries, est le visage de sa boîte qui s’est toujours cantonnée à de la série B, avec la même star à l’affiche et les mêmes plans pour séduire un public qui ne demande pas plus qu’un peu de sensation. Mais il arrive un moment où la formule ne suffit plus, où l’intérêt est au diapason d’une toute autre ambition. Pompo The Cinephile nous parle de ce virage, avec tout le glamour d’une industrie et ses dérapages.

Une minute d’attention

Nous en revenons à la proximité avec le réalisateur, le chef d’orchestre de toute une troupe aux multiples facettes. Gene doit prendre garde à bien choisir la vague avec laquelle surfer, afin de ne pas laisser ses chances se briser sur la houle. Le réalisateur se cherche dans son propre film, tout autant que le spectateur dont le jeu intuitif constitue une clé de voute essentielle à l’élaboration d’une œuvre semble-t-il exceptionnelle.

Gene s’entoure de Nathalie Woodward, une comédienne débutante afin de détourner la carrure de Mystia, dont la présence surclasse toute la notoriété de Pompo. Et pour l’accompagner, Martin Braddock, très inspiré de Marlon Brando, est le vétéran qu’il lui faut, un guide qui s’exprime avec une élocution parfaite et dont l’image ne demande qu’à rebondir sur un aria musical. On vibre avec eux, notamment avec la charge mentale de Gene, qui doit encore peaufiner son approche du mélodrame. Il médite ainsi dans un espace grand ouvert, où la tension du tournage génère des prises de vues uniques, car on y filme la vie, on y filme une foi renaissante.

Il en va de même pour le premier travail du montage, consistant à supprimer les rushes de trop, mais également à sublimer le scénario. On taille ainsi des plans, aussi beaux soient-ils, on les interprète et on les aligne pour un cocktail sensoriel. Telle est la création, animée d’une rage ou d’une passion, jusque dans les réunions de banquiers, désireux d’investir dans d’autres activités plus concrètes. Il faudra cependant passer par quelques artifices des plus théâtraux et des plus clichés, propres aux animes japonais, qui ne jouent pas en faveur d’un récit plus inspiré et qui doit s’inscrire dans la logique du grand écran. Cependant, on s’y plaît et ces quelques détails ne devraient en rien nous dérouter d’un parcours humain et généreux.

En soi, on ne nous apprend rien de fondamental dans le métier, dont on explore en surface les péripéties et les ambitions. Malgré tout, ce voyage métabolise à lui seul une lettre d’amour au cinéma et aux cinéphiles qui apprécient les marathons ou les aventures condensées en 90 minutes.

Takayuki Hirao déterre ce qui constitue pour lui le « rêve américain » pour s’emparer de la gloire, non pas comme une résonance égocentrique, mais bien comme un appel à la communion et au courage de plusieurs individus dans un effort commun. Pompo The Cinephile est une façon pour le cinéaste d’installer le spectateur derrière un rêve, un script ou une caméra, qui pointe directement vers le cœur d’un sujet personnel et flamboyant. Il s’agit d’un film solaire et sincère dans sa démarche, synonyme du printemps qui bourgeonne dans le paysage cannois et à la veille de la saison Hanabi 2023, qui clôture son exercice dans un timing parfait. Et au fond, tout ce qui compte est de réunir assez de monde pour croire en ce rêve commun qu’est le cinéma, un lieu où l’on s’évade et où l’on se promet intimement de revenir.

Pompo The Cinephile de Takayuki Hirao est projeté dans la Sélection Cannes écrans Juniors

Titre original : Eiga daisuki Pompo-san
Avec : Hiroya Shimizu, Konomi Kohara, Rinka Otani, Ai Kakuma, Akio Otsuka, Ryuichi Kijima
Conception Graphique : Shingo Adachi
Direction d’Animation : Yasuhisa Kato, Shinpei Tomooka, Naohiro Osugi
En salles le 10 juillet 2024 / 1h 34min / Animation, Comédie
Distributeur : Art House

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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