Cannes 2022 : Don Juan de Serge Bozon

Le nouveau film de Serge Bozon, Don Juan, marque une étape dans l’adaptation littéraire. En choisissant de transposer la célèbre pièce de Molière dans l’univers des comédies musicales, le réalisateur oriente le genre du côté du film d’auteur. Un résultat inégal qui séduit dans le fond (moins dans la forme).

De Molière à Gene Kelly

Après avoir fait son Amélie Poulain dans La France (2007), croqué la vie d’un étrange professeur dans Madame Hyde (2018), Serge Bozon s’attaque à l’un des cadors de la littérature française en adaptant Don Juan ou le festin de Pierre (1662) de Molière. Le réalisateur opte, toutefois, pour l’anticlassicisme en transposant l’œuvre dans l’univers acidulé des comédies musicales. À ce stade de la lecture, vous allez sans doute vous dire – à raison – qu’un tel choix paraît drôlement risqué. En effet, imaginer Don Juan chantant et dansant, à la High School Musical, prêterait à sourire. Après tout : pourquoi pas ? La raison d’être du cinéma n’est-elle pas de nous surprendre ?

Pour nous surprendre, Serge Bozon nous surprend. Don Juan ne ressemble à rien à de ce qu’il y a de connu en matière de comédie musicale. Laurent (Tahar Rahim) est un comédien sur le point de se marier à la belle Julie (Virginie Efira). Séducteur invétéré, il ne peut s’empêcher d’être conquis, dès lors qu’il aperçoit une femme. Excédé, la future épouse décide de planter le mariage, laissant son fiancé (plus ou moins) inconsolable. Obsédé par l’image de celle qu’il aime – et ne possède plus – Laurent jette bientôt son dévolu sur toutes les femmes ayant un air de ressemblance avec Julie. Serge Bozon a la bonne idée de confier à son actrice principale l’incarnation des différentes Julie.

Virginie Efira prouve qu’elle est une actrice caméléon, capable d’endosser, et de rendre crédibles, plusieurs rôles de femmes à la fois. Cette démultiplication des personnages n’est que de courte durée. On aurait aimé que le réalisateur exploite davantage les talents de son actrice. Julie revient, en somme, bien vite dans la vie de Laurent. Mais de n’importe quelle manière. Celle-ci doit son retour à une circonstance particulière. Laurent est en province, dans la Manche, où il répète la pièce de Don Juan, dans laquelle il tient le rôle éponyme. Julie est appelée au pied levé par la metteuse en scène afin de remplacer l’actrice qui tenait le rôle d’Elvire. Serge Bozon casse les codes (made in USA) de la comédie musicale en proposant une nouvelle approche littéraire du genre.

Don Juan à l’ère de Me Too

Laurent est un Don Juan qui s’ignore. Et c’est bien cela le problème. Ce dernier ne perçoit pas son comportement problématique avec les femmes. Serge Bozon met en scène un prédateur plus qu’un séducteur. Laurent aborde la gente féminine avec arrogance et indécence. Tour à tour rôdeur, voyeur et harceleur, le personnage possède une vision fortement genrée (et sexiste), décidant de voir, dans un échange, une invitation (au voyage sexuel). L’ombre de Molière plane doublement sur le film. L’œuvre s’affiche, de façon générale, comme la reconstitution cinématographique d’une pièce qui se trouve être également reconstituée dans la narration. Cette mise en abyme introduit une réflexion autour des rapports entre le réel et le cinéma. Laurent incarne inconsciemment le Don Juan des temps modernes. Il est un Don Juan. Ce dernier est à lui seul une (ridicule et pathétique) antonomase.

Laurent est un acteur qui ne maîtrise pas les ficelles de la pièce dans laquelle il joue. Il joue sans jouer. Son machisme n’est pas feint mais bien réel. Si Serge Bozon dépoussière la comédie musicale, il redonne un petit coup de jeune à Molière. L’œuvre interroge les comportements masculins contemporains. Qu’est-ce qu’être un Don Juan en 2022 ? Le film Don Juan questionne notre conception (encore largement) genrée de la séduction. Il n’existe pas, dans notre langage, d’équivalent féminin au terme Don Juan.

Laurent est un Dom Juan un peu perdu. Il ne possède pas le panache et la verve de son célèbre homonyme. Errant seul, dans les rues de Granville, le personnage désespère de retrouver un jour le sosie de celle qu’il aime. Dans cette affaire, Laurent-Don Juan n’est plus le maître depuis longtemps face à une Julie-Elvire bien moins dupe qu’elle n’y paraît. Cette dernière tire les ficelles d’une intrigue dont elle est la principale héroïne. C’est elle qui prend les initiatives et décide de l’orientation de l’intrigue (autant que le sort de celui qui est censé en être le héros).

Une comédie musicale à la française

Si l’on salue la réinterprétation littéraire de Serge Bozon, sa volonté de la mettre en chanson séduit beaucoup moins. Le film s’accompagne d’une note mélancolique un peu trop appuyée. Laurent est un Don Juan sombre et taciturne qui ne possède pas la verve comique de son célèbre homonyme. Finis l’humour et l’ironie : faites place à la mélancolie funèbre. Cette tonalité se retrouve jusque dans la musique. Laurent chante quasiment a cappella, la voix éraillée, comme s’il lui manquait le souffle nécessaire pour crier son désespoir en chanson. Idem lorsque Alain Chamfort (qui interprète le père de l’une des conquêtes de Laurent) se met au piano.

Le rendu est assez triste – si ce n’est carrément ennuyant. Serge Bozon renverse les codes traditionnels de la comédie musicale. Il opte, en effet, pour un rythme lent. L’intrigue avance au ralenti à l’instar des chansons qui viennent troubler sa trop tranquille tranquillité. Serge Bozon effleure parfois certains des sujets qu’il ajoute à la pièce de Molière. Notamment le (supposé) suicide de l’une des conquêtes de Don Juan. Trop ponctuel, manquant de développement abouti, cet ajout moderne fait souvent du sur-place, à l’instar des personnages secondaires. Ces derniers n’apparaissent pas (voire jamais). Leurs très rares interventions semblent n’avoir que peu d’intérêt au regard de l’intrigue principale, comme si l’auteur avait voulu combler les trous. Même les acteurs principaux souffrent de ce manque. Virginie Efira et Alain Chamfort apparaissent trop peu à l’écran.

Serge Bozon mélange la comédie musicale avec le film d’auteur. Il fallait oser. Il l’a fait. Problème : cette idée (ultra)séduisante sur le papier déçoit quelque peu à l’écran. Don Juan semble avoir hérité de la topique du film d’auteur (qui s’écoute trop parler). Dommage, en dépit de sa liberté de ton, qui rompt avec la positivité agaçante du genre, l’œuvre finit, malgré tout, par survoler son sujet, en passant un peu à côté du genre qu’elle était censée représenter.

Don Juan : Bande-annonce

Don Juan : fiche technique

Le film est présenté dans la sélection Cannes Première au Festival de Cannes 2022.

Réalisation : Serge Bozon
Scénario : Serge Bozon, Axelle Ropert, Molière
Distribution : Jean-Marie Deleau, Virginie Efira, Tahar Rahim
Photographie : Sébastien Buchmann
Musique : Benjamin Esdraffo, Mehdi Zannad, Laurent Talon
Montage : François Quiqueré
Sociétés de production : Les Films Palléas, Frakas Productions
Sociétés de distribution : ARP Sélection
Genre : comédie musicale, drame
Durée : 100 min
Sortie : 23 mai 2022

France – 2022

Note des lecteurs2 Notes
2.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.