Wind River de Taylor Sheridan : Once upon a time in the Mountain West

Western moderne et mécanique où la motoneige et les SUV remplacent les bons vieux chevaux, revenge movie ou simple thriller conventionnel, Wind River est tout cela à la fois, sobre et enlevé, poétique et violent. Une belle surprise de fin d’été.

Synopsis : Cory Lambert est pisteur dans la réserve indienne de Wind River, perdue dans l’immensité sauvage du Wyoming. Lorsqu’il découvre le corps d’une femme en pleine nature, le FBI envoie une jeune recrue élucider ce meurtre. Fortement lié à la communauté amérindienne, il va l’aider à mener l’enquête dans ce milieu hostile, ravagé par la violence et l’isolement, où la loi des hommes s’estompe face à celle impitoyable de la nature…

Wild Horses

Quand dans une première scène, un film présente une jeune femme hors d’haleine, pieds nus, qui court dans la neige la plus épaisse pour fuir quelque chose de manifestement horrible, et que cette scène assez violente est présentée sur fond d’une voix off qui déclame un poème, alors on sait que ce film va nous captiver par l’existence même de ces nombreuses facettes. C’est précisément le cas de Wind River, le premier film réalisé par Taylor Sheridan, un acteur américain pas très convaincu ni très convaincant, mais un scénariste doué, et plus que ça, car c’est celui-là même qui a écrit le Sicario de Denis Villeneuve et le Hell or High Water (Comancheria) de David McKenzie.

Wind River est ce genre de métrage que l’on ne peut pas classer dans une case. Si le cinéaste lui-même le définit comme un western moderne, avec la motoneige en guise de fier destrier et la solitude comme leitmotiv, il est aussi un film noir, un revenge movie et surtout un vrai thriller old school avec une technique narrative des plus classiques, certains diraient trop classique, avec par exemple ce flashback surprenant mais bien amené vers le dernier tiers du film.

Se déroulant dans la réserve de Wind River, Wyoming (délocalisée en Utah pour des raisons de budget), que le réalisateur connaît très bien pour l’avoir fréquentée très régulièrement de sa vingtaine à sa trentaine, le film met en scène la mort de Natalie (Kelsey Asbille), une jeune indienne qui est retrouvée un matin gisant dans la neige maculée du sang qui a semblé sortir par grands jets de sa bouche. Celui qui l’a découverte, c’est Cory Lambert (impressionnant Jeremy Renner), un gars taciturne des Eaux et Forêts, pisteur chasseur de grands prédateurs.

Envoyée par le FBI pour qualifier ce décès très suspect, Jane Banner (Elizabeth Olsen) est une bleue coriace mais un peu dépassée par l’environnement extrêmement hostile : la neige et le froid à n’en plus finir, le manque de moyens de la police tribale qui devait l’épauler, le fond d’hostilité des Indiens qui ont du ressentiment envers les blancs (« Why is it that whenever you people try to help us, you always insult us first, huh? » dira par exemple à juste titre Martin (excelle Gil Birmingham), le père de la victime, à Jane qui s’adressait à lui d’une manière peut-être maladroite). Elle s’adjoint donc les services de Cory, un homme qui connaît la montagne comme sa poche et qui a un pied dans chaque communauté, puisque son ex femme est de la réserve et que son fils est un métis Arapahoe.

Le film a une dimension sociale non négligeable ; le discours de Sheridan est très empathique envers les Indiens qui apparaissent comme de vrais laissés-pour-compte, abandonnés du gouvernement, dans un pays du chacun pour soi (« This isn’t the land of waiting for back up. This is the land of you’re on your own. » dira Ben (Graham Greene), le chef de la police tribale à une Jane bien naïve qui compte sur des renforts inexistants). Les acteurs ne sont pas des indiens en carton pâte « made in Hollywood », mais de bons professionnels dont l’appartenance à une réserve n’est pas une anecdote, mais une vraie identité. La mise en scène du cinéaste permet cependant que le manichéisme ne prenne pas le dessus, à quelques dérapages près, comme cette scène assez graphique avec la mère de la victime qui pousse le bouchon de son discours peut-être un peu trop loin.

Le film est très justement casté, et les personnages sont suffisamment caractérisés pour susciter notre intérêt, même si les personnages féminins sont trop en retrait pour notre goût. Wind River est porté essentiellement par Jeremy Renner qui joue magnifiquement les lonesome cowboys, à l’instar d’un Clint Eastwood dont Sheridan se dit d’ailleurs un adepte fervent de sa mise en scène. Porteur d’une tragédie que le scénario révèlera assez vite, son personnage est à la fois proche et éloigné de celui de Lee Chandler, interprété par Casey Affleck dans Manchester by the Sea : proche par le mutisme, éloigné par la sorte de sagesse qu’il a adoptée face à la douleur. Dans tous ces instants intimes, à hauteur d’homme, où on est presque dans le murmure, Sheridan se révèle excellent et montre qu’il n’a pas usurpé le prix de la mise en scène glané à la section Un certain Regard du dernier Festival de Cannes.

En revanche, il patine un peu dans les scènes d’action, prenant exemple sans y parvenir vraiment sur Denis Villeneuve (les vrombissements assourdissants des motoneiges, le ballet des grosses SUV à la rencontre du mal vers Ciudad Juárez pour Sicario, vers les cimes enneigées dans Wind River). Mais Sheridan n’arrive pas à tirer réellement parti du magnifique écrin de neige de son film lors de ses scènes d’action un peu cafouilleuses, ce que Tarantino a par exemple mieux réussi avec ses Huit Salopards.

Wind River clôture ce que Taylor Sheridan appelle sa « trilogie de la frontière » : une frontière non pas géographique, mais sociale, entre le visible et l’invisible, essentiellement aux yeux de ses concitoyens qu’il souhaite déciller : les victimes de la drogue dans Sicario, celles de la crise des subprimes dans Comancheria, les tribus indiennes délaissées dans Wind River, et les violences qui s’ensuivent dans tous les cas. Sheridan est un scénariste remarquable, extrêmement documenté, factuel mais empathique ; Wind River a montré qu’il peut aussi être un réalisateur très prometteur.

Wind River – Bande annonce

Wind River – Fiche technique

Titre original : Wind River
Réalisateur : Taylor Sheridan
Scénario : Taylor Sheridan
Interprétation : Kelsey Asbille (Natalie), Jeremy Renner (Cory Lambert), Julia Jones (Wilma), Teo Briones (Casey), Apesanahkwat (Dan Crowheart), Graham Greene (Ben), Elizabeth Olsen (Jane Banner), Tantoo Cardinal (Alice Crowheart), Eric Lange (Dr. Whitehurst), Gil Birmingham (Martin), Althea Sam (Annie)
Musique : Nick Cave & Warren Ellis
Photographie : Ben Richardson
Montage : Gary Roach
Producteurs : Basil Iwanyk, Peter Berg, Matthew George, Wayne Rogers
Maisons de production : Thunder Road, Film 44, Acacia Filmed Entertainment, Savvy Media Holdings
Distribution (France) : Metropolitan FilmExport
Récompenses : Prix de la mise en scène, Section Un certain Regard – Festival de Cannes 2017
Budget : 11 000 000 USD
Durée : 126 min.
Genre : Thriller, action
Date de sortie : 30 Août 2017
UK, Canada, USA – 2017

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.