Le crime de l’Orient-Express : sur les rails de l’indifférence

Passant devant et derrière la caméra, Kenneth Branagh signe cette nouvelle adaptation du roman d’Agatha Christie. Mais malgré quelques qualités, Le crime de l’Orient-Express souffre de l’Ego de son auteur, plus intéressé par la figure d’Hercule Poirot que par l’enquête qui l’a rendu célèbre.

Synopsis : Le célèbre détective belge Hercule Poirot prend l’Orient-Express pour rentrer à Londres. Mais alors que le train se retrouve bloqué par la neige, Samuel Ratchett, un riche américain, est assassiné. À la demande de son ami M. Bouc, directeur de la ligne, Poirot se met à enquêter pour découvrir le meurtrier parmi les passagers.

« Ce n’est pas naturel que cinq ou six suspects soient sur place lorsque B est assassiné et que tous aient un motif pour tuer B ». Ces mots prononcés par Ariadne Oliver, auto-caricature assumée d’Agatha Christie qui accompagne parfois Hercule Poirot, résument assez bien le problème de toute adaptation de l’auteure britannique. Elle même avait un certain recul sur son œuvre, teinté d’une certaine auto-dérision, élément que beaucoup d’interprétation de ses livres semblent laisser de côté. Le crime de l’Orient-Express version Kenneth Branagh a du mal à se défaire de cette première incongruité. Pourtant, et plus particulièrement dans le cas d’un long métrage de cinéma, le plus important avant de mettre en scène un meurtre est d’installer un semblant de vraisemblance. Après une introduction classique (mais un peu longue) qui nous présente cet Hercule Poirot nouvelle génération, plus fantasque que ses prédécesseurs Peter Ustinov et David Suchet (pour les plus connus), nous entrons dans le vif du sujet. Les passagers embarquent, se croisent et s’ignorent. L’un deux semble paranoïaque, il sera assassiné au moment où une avalanche bloque le luxueux train au milieu des montagnes. Les éléments sont enfin en place, l’enquête peut donc commencer… Et pourtant, elle ne passionne pas plus que cela.

L’incapacité du film à nous embarquer ne vient cependant pas de sa mise en scène ampoulée. Nous serions presque heureux de dire que pour une fois, Kenneth Branagh s’est un peu calmé sur les cadrages outranciers. Il reste bien sûr quelques effets numériques un peu baveux et quelques plans-citations hyper travaillés complètement gratuits (pourquoi cette évocation grossière et gratuite de la Cène de De Vinci ?) mais dans sa globalité, Le crime de l’Orient-Express n’est pas si désagréable à regarder. Il y a par-ci par-là quelques jolis cadrages, et on ne saurait reprocher à Branagh d’essayer de dynamiser l’espace réduit du train par des plongées frontales ou quelques flashbacks en noir et blanc. Même la musique de Patrick Doyle renforce parfois certains moments. La scène de meurtre, par exemple, tout en distorsion d’effets (images en noir et blanc, violence du montage et musique douce), est plutôt réussie. Bref, cette nouvelle version du roman a ses instants de grâce de temps en temps.

Mais paradoxalement, pour un amoureux des lettres comme l’acteur/réalisateur, le principal défaut du film vient de l’adaptation même du texte. Si le nom d’Agatha Christie est connu dans le monde entier, le dénouement de ses romans les plus célèbres l’est tout autant. Que ce soit Les Dix Petits Nègres, Le meurtre de Roger Ackroyd ou Le Crime de l’Orient-Express, même certains qui n’ont jamais lu les livres ont une petite idée du twist final qui leur donne cette saveur particulière. Adapter la reine du crime au cinéma ou à la télévision est un exercice d’équilibriste, demandant un juste dosage entre respect de l’œuvre et entorses pour essayer de surprendre. Exercice que réussit, par exemple, très bien la série Les petits meurtres d’Agatha Christie sur France 2. Mais dans ce cas précis, si le film se permet de modifier gentiment quelques personnages, l’intrigue suit à peu près le même déroulement et au final, surprend très peu.

Le seul véritable écart que se permet le réalisateur se concentre sur le personnage de Poirot lui même. Tordant le cou aux principes Kracaueriens qui veut que l’enquêteur n’ait pas d’autre vie que celle de chasser le crime, Branagh s’offre le rôle d’un Hercule Poirot aussi fantasque qu’introspectif. Bien décidé à monter qu’il en a une plus grosse que David Suchet, l’acteur/ réalisateur se met dans tous les plans du film, invente une peine de cœur, brode autour d’une éventuelle maniaquerie du personnage, et lui ajoute une petite touche de lassitude face à la dépravation du monde. Si nous allions sur un terrain psychanalytique, nous pourrions affirmer que rarement un film n’avait aussi bien théorisé l’Ego de son auteur. Avec cette nouvelle adaptation, Kenneth Branagh s’offre un écrin à la taille de son délire. La moustache n’est plus amusante, elle est monstrueuse, et malgré le travail remarquable effectué sur les décors et les costumes, nous ne pouvons voir que cette pilosité faciale qui dévore le cadre. Toujours un peu trop sûr de lui, l’acteur semble même convaincu de pouvoir jouer l’accent belge sans problème, ajoutant des mots français placés de façon aléatoire dans ses phrases, prononcés eux avec un accent anglais trop marqué. Un sommet d’ironie involontaire est atteint lorsque le détective se permet de reprocher à un autre personnage de mal imiter l’accent allemand. Quel pied pour le spectateur francophone !

le-crime-de-l-orient-express-johnny-depp-film-critique-cinemaMais malgré tout, nous finissons par apprécier ce nouveau Hercule Poirot qui arrive à être amusant par moment, sans tomber dans l’excentricité extrême qui vampirisait les adaptations de Sherlock Holmes ces dernières années. Mais à trop vouloir moderniser son détective belge, le réalisateur oublie qu’il a un autre film à faire, intitulé Le crime de l’Orient-Express. Car pendant que Poirot se lustre la moustache en regardant la photo de son aimée, il reste un crime à résoudre et des suspects à confondre.
C’est tout particulièrement sur ce point que l’adaptation pèche. À trop vouloir montrer son Poirot, Branagh oublie de développer les autres personnages. Depuis le Nine de Rob Marshall, nous n’avions jamais vu un casting aussi luxueux laissé ainsi sur le bord du quai. Malgré leur carrière respectable, Judi Dench, Derek Jacobi, Willem Dafoe, Michelle Pfeiffer et Penélope Cruz n’ont pas grand chose à jouer. Au rayon moins connu, Manuel Garcia-Rulfo et Sergei Polunin sont plus dans la figuration, le premier n’ayant qu’une scène d’interrogatoire, le second nous gratifiant d’un « high-kick » retourné totalement hors de propos en guise d’introduction. Au final, trois seulement tirent leur épingle du jeu. Josh Gad arrive à donner un peu d’épaisseur à son personnage, Daisy Riley se révèle plus à l’aise dans le genre costumé que dans le space-opéra et surprise, Johnny Depp, plus en retrait qu’à son habitude, est finalement un salopard crédible. L’ancienne idole des ados semble avoir trouvé une porte de sortie à son statut d’icône glamour, préférant maintenant se jeter sur des rôles de pourriture absolue (après Black Mass et Les Animaux Fantastiques). Pensait-il offrir une catharsis à ses nouveaux détracteurs, après ses déboires avec la justice, en endossant le rôle de celui qui se fait charcuter (par des femmes notamment) ? Nous ne le saurons peut-être jamais, mais le geste ne manque pas de force et prend une résonance particulière.

Toujours est-il qu’avec une telle distribution, nous aurions aimé assister à une enquête plus passionnante. Quelque chose de l’ordre d’un voyage dans les méandres de l’esprit humain. Nous aurions aimé en savoir plus sur les motivations personnelles de chacun, sur ce qui les pousse vraiment à mettre de côté leur sens moral pour se prêter à des actes ignobles. Malheureusement, les fils rouges qui connectent les suspects restent grossiers, et l’explication finale déçoit. Les motivations du crime originel semblent un peu faible et les volte-faces des personnages deviennent artificielles. En tant que spectateur, nous en arrivons même à nous sentir idiots de ne pas connaître ce colonel Armstrong dont tout le monde parle. Nous en revenons donc à cette citation de l’auteur, et nous demandons comment est-ce possible que tous soient connectés au même événement antérieur.

C’était pourtant le rôle de Branagh de nous donner suffisamment d’éléments pour ressentir de l’empathie pour ces personnages, afin de mieux appréhender les dilemmes moraux qui secouent la figure, habituellement monolithique, du détective. Mais c’est plutôt l’indifférence qui nous étreint devant ce rassemblement méticuleux d’indices (un kimono rouge, une brosse a pipe etc.). Le Crime de l’Orient-Express aurait pu être une nouvelle adaptation épique et majestueuse du classique d’Agatha Christie, mais il ne ressemble qu’à une péripétie dans les aventures de ce nouveau Hercule Poirot.

Le crime de l’Orient-Express : Bande-annonce

Fiche Technique : Le crime de l’Orient-Express

Titre original : Murder on the Orient Express
Réalisation : Kenneth Branagh
Scénario : Michael Green, d’après Le Crime de l’Orient-Express d’Agatha Christie
Direction artistique : Dominic Masters
Décors : Jim Clay
Costumes : Alexandra Byrne
Photographie : Haris Zambarloukos (en)
Montage : Mick Audsley
Musique : Patrick Doyle
Production : Kenneth Branagh, Mark Gordon, Judy Hofflund, Simon Kinberg, Michael Schaefer (en), Ridley Scott, Aditya Sood
Production déléguée : James Prichard et Hilary Strong
Sociétés de production : Genre Films (en), Scott Free Productions et The Mark Gordon Company
Société de distribution : 20th Century Fox
Budget : 55 millions de dollars
Langue originale : anglais
Format : couleur
Genre : policier
Durée : 114 minutes

Etats-Unis 2017

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Vincent B.https://www.lemagducine.fr/
Intéressé par tout, mais surtout n’importe quoi. Grand amateur de fantastique et de Science fiction débridé. Spécialiste Normand expatrié à Lille de la vague Sushi Typhoon (le seul qui s'en vante en tout cas). Je pense très sérieusement que l’on ne peut pas juger qu’un film est bon si l’on en a jamais vu de vraiment mauvais.

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