Hardcore Henry, un film d’Ilya Naishuller : Critique

Synopsis : Henry est sur le point de mourir mais est ramené à la vie par son épouse, qui l’a en partie transformé en cyborg. Il doit sauver cette dernière des griffes d’un tyran psychotique doté de pouvoirs télékinétiques, Akan, et de son armée de mercenaires. Se battant à ses côtés, Jimmy est son seul espoir de réussite

« Quand Call of Duty et cinéma font bon ménage. »

Deadpool, 99 Homes et maintenant Hardcore Henry! Difficile de penser qu’entre l’adaptation d’un héros irrévérencieux de chez Marvel, le constat alarmiste des effets de la crise des subprimes sur les petites gens et un défouloir azimuté en pays moscovite, un lien, certes ténu, existe. Et pourtant, ce kaléidoscope culturel trimballe avec lui beaucoup plus qu’on ne pourrait le penser. Si le premier, étaye non sans mal sa mythologie à coup de dialogue briseurs de 4ème mur, suffisant à aliéner un public décidément fana de cette diction depuis House of Cards et les apartés légendaires de ce mesquin Kevin Spacey, que le second a eu le chic pour se payer une sortie hors du parc à écran français et que le 3ème se fait le pari d’user de l’importance de l’image et par extension de l’écran pour asseoir ses intentions et ses fantasmes nihilo-destructeurs, c’est bien parce que l’année 2016 semble adopter ce postulat résolument novateur que de vouloir délaisser l’écran de cinéma pourtant figure chère du cinéphile pour l’exporter dans une poche de jean, une tablette posée sur le coin de la cheminée et même un vieux poste de télé. En cela, la sortie d’Hardcore Henry, a tout l’air d’un événement, si l’on se fie à sa principale spécificité, qui ne devrait pas manquer de plaire aux aficionados de consoles de jeux.  Car qu’on se le dise tout de suite, mais Hardcore Henry, outre son postulat aussi nihiliste que barré, est avant même la diffusion de ses premières images, un cas d’école. A l’origine simple court-métrage shooté à la première personne, donnant à voir un quidam affronter des dizaines de mercenaires dans une ambiance survoltée, Hardcore Henry est devenue par la grâce du crowdfunding (financement participatif) un projet bien réel, aisément soutenu par une myriade de fans de FPS, trop contents de voir le cinéma enfin s’emparer de cette itération vidéo-ludique, qui plus est dans sa conception la plus pure et ardemment portée par le taulier du cinéma russe, Timur Bekbambetov. Si la bonhommie de ce producteur vous est inconnue, sachez juste qu’on lui doit la relecture toute azimutée du chef d’oeuvre de William Wyler, Ben-Hur, et qu’il a déjà excellé en amont de ce brillant coup d’éclat, en adaptant cet opéra morbide ou les douilles voltigent et les tueurs lisent dans une machine à tisser qu’est Wanted (2008) ou Abraham Lincoln : Chasseurs de Vampire (2012), irruption malheureuse de l’oligarque russe dans un genre racé – le film de vampires- qu’il a ignominieusement lié avec une personnalité historique en tout point respectable, chargé donc dans ce joyeux foutoir, d’aller déchiqueter à coup de pelle ou de hache d’odieux rampants & vampires, entre deux jets du 13ème amendement. Un CV peu flatteur en l’espèce, mais toutefois prompt à véhiculer une vision débridée, délurée, et en fin de compte déviante de l’industrie du film, amenant de la sorte l’intérêt de l’oligarque russe pour le projet, directement inspiré de la culture pop, et sans doute conçu pour jouer non sans subtilité, comme digne représentant d’une société biberonnée à la violence quotidienne , à la trahison, aux tromperies et à l’essor des nouvelles technologies. Dès lors, à la vue de cet opéra acharné voyant se mélanger sans la moindre retenue robotique, vodka, cocaïne, violence et paranormal, on se dit que le seul résultat à en attendre, outre un gloubi-boulga chaotique et orgasmique n’est qu’une relecture sous acide de George Miller qu’on aurait fusionnée avec un Quentin Tarantino. En somme le crédo non avoué de Bekbambetov : de la technique et du sang.

Le rouge est une couleur chaude

Et du sang, il y en a. Beaucoup même. Passé un générique à l’esthétique rougeâtre se faisant l’écho du festival de violence qui va suivre (on y voit des bustes d’hommes et de femmes se faire poignarder, flinguer et taper à la batte), que voilà déjà le rouge s’effacer au profit d’un blanc étincelant. Celui d’un laboratoire en l’occurrence, ou l’on y ouvre les yeux, via le personnage d’Henry, un cyborg, qui va très vite être contraint de s’échapper après qu’un caïd de la pègre aux cheveux blonds peroxydés nommé Akan, ait décidé de le tuer. Dans sa fuite, il voit sa femme, Estelle, se faire capturer. Autant de raisons qui vont le pousser à tenter le tout pour le tout, quitte à devoir pactiser avec un étrange américain, Jimmy (Sharlto Copley). A peine le temps de comprendre et même d’appréhender ce concept malin en diable, osant ouvertement et sans ambages piquer à la culture vidéo-ludique (on y retrouve le héros privé de la parole, qui prend ses marques avec son nouveau corps et qui, au fil de ses pérégrinations faites de virées dans différents univers tels qu’un bordel, un parking, un immeuble abandonné ou une autoroute, s’abandonne dans des niveaux comme le ferait n’importe quel gamer) que voilà déjà le film parti pour tout envoyer bouler, quitte à sombrer dans une violence démesurée et caractéristique du pays du rouble : diablement furibarde.

Sans doute caractéristique de la patte Bekbambetov, en plus d’être principal moteur de l’intrigue, la violence est ici hypertrophiée, quitte à faire passer les exploits de Rambo pour une escarmouche de bac à sable. Exagérée, dévastatrice, gore et enfin furibarde, tant le rythme, calé sur le crédo d’une ligne de coke (à croire que la production tout entière est passée par la Colombie) annihile toutes les perceptions et prévisibilités possibles, la violence est surtout le manifeste, devenu en très peu de temps inutile, de l’origine du film. Son ADN, violent, jusqu’au-boutiste, insensible et ouvertement idiot transpire la Russie par tous les pores. Entre orgies des armes à feux et de la débauche, une apparente insensibilité des divers policiers qui tomberont comme des mouches face aux assauts du personnage principal, ou l’apparente exagération (ici chronique) des genres matriciels du cinéma, qui verront le thriller mâtiné de technologie se mêler au western avec l’affrontement final entre Akan et Henry, qui eux-mêmes se verront rejoints par l’amour naissant entre Estelle & Henry, c’est finalement à un pan de cinéma entier que Hardcore Henry souhaite rendre hommage. Un peu comme si la technique jusqu’au-boutiste et par définition écrasante de l’ensemble prenait le pas sur le récit, quitte à singer dans une certaine mesure, le dernier Innaritu, The Revenant, qui en convoquant trip naturaliste, combat homérique entre l’Homme et la nature, survival désenchanté et regard acerbe sur les dérives déjà hautement morbides du capitalisme, se faisait déjà l’écho d’une volonté de rendre un hommage, non pas à un genre prédéterminé mais bel et bien au cinéma en tant que vivier à histoires.

La revanche du gamer 

Et en ce sens, le choix de se calquer sur une représentation/adaptation vidéo-ludique n’est pas des plus irréfléchies. Bien au contraire même. S’il est généralement de mise de conspuer tout film se faisant le pari de porter à l’écran un jeu vidéo, on ne peut toutefois pas contester que certains films ont au cours de cette frénésie de l’adaptation, su tirer leur épingle du jeu, quitte à restituer avec eux certains poncifs immémoriaux du 10ème art. La renaissance systématique du personnage d’Edge of Tomorrow ou la récente incursion dans le genre de Kevin Spacey qui a prêté ses traits pour camper une figure d’un épisode de Call Of Duty, prouvent de facto l’attraction existante entre cinéma et jeux vidéo. Un peu comme si les deux univers, qui tendent à se rapprocher, n’avaient que respect l’un pour l’autre, quitte à, de temps en temps, le prouver par des films hommages. 

Et Hardcore Henry, est à bien des égards, cet hommage. Comment expliquer autrement que par la représentation spatiale découpée en niveau d’un jeu, les différents univers traversés par Henry ? Comment expliquer le temps d’adaptation vécu par Henry, qui passera de cyborg chétif à machine à tuer dans le dernier acte, autre que par l’acquisition d’expérience ? Ces thématiques, esquissées de long en large feront ainsi le sel de cet Hardcore Henry, qui n’aura décidément de cesse qu’à revendiquer son titre, amuseur en diable, tant il n’est que très peu éloigné de la réalité. Et au milieu de ce faux plan séquence, qui compilera adroit hommage aux différents jeux charnières de console (Grand Theft Auto, Hitman, Devil May Cry, Poursuit Force, Splinter Cell) et exutoire d’une violence trop souvent contenue, on ne peut que passer notre temps à rire et à regarder béatement ce qui s’apparente non moins qu’à la preuve que derrière tout court-métrage, se cache un long en devenir. Et dans son cas, un foutrement bon tant le seul reproche qu’on pourra lui faire sera d’être l’instigateur d’une grosse frustration que de ne pouvoir tenir pendant toute la séance, la manette chargée d’exécuter ce joyeux bordel qu’est ce défouloir irrévérencieux et total.

Jouissif, extatique, furibard, déchainé, et totalement fou, cet Hardcore Henry a de bonne chance d’exalter une génération entière de gamers tant son propos, aussi gore que violent, agit en madeleine de Proust pour quiconque a un jour tenu une manette et joué à un bon vieux FPS des familles. Mais au-delà de sa technique constante et maîtrisée, c’est surtout à un véritable modèle de défouloir que n’auraient pas renié Rambo ou Predator, que nous confronte Ilya Naishuller.

Hardcore Henry : Bande-annonce

Hardcore Henry : Fiche technique

Réalisation : Ilya Naishuller
Scénario : Ilya Naishuller
Casting : Ilya Naishuller (Henry), Sharlto Copley (Jimmy), Danila Kozlovski (Akan), Haley Bennett (Estelle)
Musique : Heavy Young Heathens
Photographie : Pasha Kapinos, Vsevolod Kaptur, Fedor Lyass
Montage : Steve Mirkovich
Production : Timur Bekmambetov, Ekaterina Kononenko, Ilya Naishuller, Inga Vainshtein Smith
Sociétés de production : Bazelevs Production, Versus Pictures
Société de distribution : STX Entertainment (en), Metropolitan Filmexport (France), VVS Films (Canada)
Langues originales : anglais, russe
Format : Couleur – 1.85:1 – caméra GoPro
Genre : action, science-fiction
Durée : 90 minutes
Dates de sortie en France : 13 avril 2016

Russie, États-Unis – 2015

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Antoine Delassus
Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
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