Happy End de Michael Haneke : Bonjour tristesse du monde bourgeois

Douzième film du cinéaste autrichien, Happy End est un joyeux massacre bourgeois qui manque cependant de cœur et d’audace..

Synopsis : « Tout autour le Monde et nous au milieu, aveugles. » Instantané d’une famille bourgeoise européenne.

Happy-End-2017-michael-haneke-affiche-critiqueEn 2012, Michael Haneke était devenu le cinéaste européen le plus accompli internationalement. Palme d’Or, Oscar du Meilleur Film en langue étrangère, BAFTA et Golden Globe pour Amour, le réalisateur autrichien obtenait à 70 ans la consécration de toute une profession en même temps qu’il plaçait le couple Jean-Louis-Trintignant/Emmanuelle Riva dans l’un des récits les plus émouvants du septième art. Pendant ces cinq ans, Michael Haneke s’est concentré sur la mise en scène de son second opéra (Così fan tutte de Mozart, présenté au Teatro Real de Madrid), en même temps qu’il préparait son douzième long métrage, Flashmob, ce qui devait être un état des lieux actuel sur les rapports entre réseaux sociaux et réalité. On attendait Michael Haneke sur la Croisette pour l’édition 2015 mais après un an de gestation, une pré-production compliquée et l’absence d’une actrice pour son personnage principal, le film est annulé. Il lui faudra deux ans de plus pour mettre sur pied ce Happy End, tourné dans le Nord-Pas-de-Calais, qui dresse un portrait d’une famille bourgeoise actuelle confrontée à la problématique des migrants. Casting de taille pour le retour du maestro autrichien puisqu’il retrouve sa muse Isabelle Huppert et le doyen Jean-Louis Trintignant, en même temps qu’il accueille Matthieu Kassovitz et l’anglais Toby Jones. La soixante-dixième édition du Festival de Cannes s’apprêtait à accueillir une nouvelle fois l’un des rares réalisateurs à avoir obtenu par deux fois la Palme d’Or, et la possibilité de le voir repartir avec une troisième récompense suprême. Mais à l’instar des cinéastes habitués présents cette année-là (Todd Haynes, Michel Hazanavicius, Naomi Kawase, Hong Sang-soo), Michael Haneke repart bredouille, avec en prime un accueil des plus glacials. Car si Happy End n’est pas une déception en soi, elle l’est au regard de son immense filmographie et de ce qui s’avère n’être qu’une énième version froide et cynique d’une bourgeoisie en fin de vie, symptomatique d’un réalisateur qui ne sait plus comment se renouveler.

En restant focalisé sur un monde bourgeois à l’agonie, Michael Haneke en oublie malheureusement de conserver la part d’émotions qui émanaient de ses précédents films.

happy-end-michael-haneke-film-review-cannes 2017-selection-officielle-photo1L’ouverture de Happy End se fait par le prisme d’un format contemporain. Il s’agit d’une vidéo enregistrée sur le téléphone de Eve Laurent, la benjamine de cette famille. Froide et figée, la séquence est étirée jusqu’à ce que l’on devine le drame qui se déroule sous nos yeux, et nous explique grossièrement le point de départ de la crise qui va frapper cette famille bourgeoise. A l’instar de Caché, Michael Haneke interroge notre nouveau rapport aux images et nos comportements en lien avec ces nouvelles technologies. Du haut de ses 75 ans, le cinéaste semble bien décider à montrer son mépris pour ces nouvelles images, consternantes de banalité de son propre aveu, dans un élan limite réactionnaire. Happy End pourrait être un film qui condense toutes les critiques de l’autrichien, de la récession du sens des images à la crise des réfugiés en passant par le mépris d’une caste obnubilée par ses petits problèmes mais le cinéaste ne fait qu’effleurer ces thématiques pour se concentrer sur la fin d’un monde. Bien moins anxiogène que le reste de sa filmographie, Happy End n’en reste pas moins un film froid et calculateur qui apparaît comme la somme des thématiques propres au cinéaste, soit l’éclatement d’une famille aisée et la fin de vie. Le synopsis évoque « le Monde » – référence aux migrants débarqués – mais ils seront à peine visibles à l’écran. Le rapport entre migrants et bourgeois semble moins intéresser Michael Haneke que la réaction d’une élite en proie aux bouleversements du monde. Et ce n’est pas l’humour noir manié maladroitement qui va satisfaire les amateurs du cinéaste autrichien qui peine à renouveler les intentions de son cinéma. Habitué au perfectionnisme, des cadres aux décors en passant évidemment par la direction d’acteurs, Happy End dégage une certaine lassitude de la part du cinéaste qui semble avoir expédié son film pour le présenter à temps lors du soixante-dixième anniversaire du Festival de Cannes.

happy-end-michael-haneke-film-review-cannes 2017-selection-officielle-photo2Pourtant, cela ne veut pas dire qu’Happy End manque le coche et les inconditionnels du cinéaste retrouveront les thématiques récurrentes du cinéaste.  Car si le réalisateur manque d’inspiration, il arrive néanmoins à nous tenir en haleine devant le destin tragique qui attend cette famille. L’ensemble du casting est toujours dirigé de main de maître et leurs interactions à l’écran permettent d’étayer avec finesse les rapports entre personnages. Signalons tout de même que Michael Haneke a tenté une connexion avec son précédent film, et dont on vous laisse l’entière surprise. Isabelle Huppert conserve son aura froide et complexe qui correspond en tout point à cette femme d’entreprise au bord du plus beau jour de sa vie mais dont le passé ne va pas tarder de l’envoyer, tandis que Matthieu Kassovitz. Ce qui marque surtout et vaut assurément le coup d’œil, c’est cette performance froide et incarnée de Jean-Louis Trintignant, qui avait mis un terme à sa retraite annoncée après Amour pour revenir une ultime fois avec Michael Haneke. Ainsi, et plus que le film lui-même, c’est Jean-Louis Trintignant qui vaut assurément le coup d’œil. Quoi de plus beau que d’offrir à cet immense acteur un adieu aux plateaux de cinéma avec cette « joyeuse fin ». Moins dérangeant et provocateur, Michael Haneke livre avec Happy End une fable épurée de toute émotion qui dresse le portrait récurrent mais toujours habile de la classe bourgeoise à l’agonie.  Même s’il a été -logiquement- retenu par l’Autriche pour la représenter à la prochaine cérémonie des Oscars, Happy End reste un Haneke mineur qui, au mieux intéressera ses plus fidèles fans grâce à ses indéniables qualités de cinéaste, au pire infligera deux heures d’ennui au spectateur dont le sort de cette famille lui saura totalement indifférent. Cela fait deux films que Michael Haneke donne l’impression que l’ultime plan de ses films sera son dernier plan. A 75 ans, cette joyeuse fin l’est-elle également pour son géniteur ? Si on souhaite évidemment revoir Michael Haneke, il faut reconnaître que l’ultime plan d’Happy End serait une conclusion symbolique forte d’une filmographie remarquable et homérique.

Happy End : Bande-Annonce

Happy End : Fiche Technique

Réalisation : Michael Haneke
Scénario : Michael Haneke
Interprétation :  Isabelle Huppert (Anne Laurent), Jean-Louis Trintignant (Georges Laurent), Mathieu Kassovitz (Thomas Laurent), Fantine Harduin (Eve Laurent), Franz Rogowski (Pierre Laurent), Toby Jones (Lawrence Bradshaw)
Photographie : Christian Berger
Montage : Monika Willi
Musique : /
Costume : Catherine Leterrier
Décors : Olivier Radot
Producteurs : Stefan Arndt, Christopher Granier-Deferre, Michael Katz, Margaret Ménégoz, Olivier Père
Sociétés de Production :
Distributeur : Les Films du Losange
Budget : 13 600 000 $
Festival et Récompenses : Compétition Internationale au Festival de Cannes 2017
Genre : Drame
Durée :  108 minutes
Date de sortie : 04 octobre 2017

France, Autriche, Allemagne – 2016

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Kévin List
Kévin Listhttps://www.lemagducine.fr/
Cinéphile assidu accro au café. Traîne dans les cinémas d'art et d'essai de Paris. Mange dans les food trucks entre deux films. Prend plaisir à débattre dans les bars des alentours de Notre-Dame. Outre son activité sur le site, Kévin est régisseur sur les plateaux de cinéma.

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