Le Soleil, d’Aleksandr Sokourov : la chute d’un astre

Après Moloch et Taurus, le cinéaste russe Aleksandr Sokourov continue son cycle sur les dirigeants politiques avec Le Soleil. Subtilement, le réalisateur instaure une ambiance apocalyptique pour mieux montrer les transformations du pouvoir politique au Japon à la fin de la Seconde Guerre Mondiale.

Le film Le Soleil commence par une série de rituels filmés en gros plans, avec une grande attention au moindre geste. Tout un rituel qui préside au lever du Soleil. Non, pas l’astre autour duquel tourne notre planète, mais l’autre Soleil. Celui qui gouvernait le Japon. L’empire du Soleil Levant. Donc, le Soleil se lève…

Il va y avoir, tout au long du film de Sokourov, une assimilation entre la personnalité de Hiro-Hito, son rôle d’empereur, le destin de son pays et un caractère cosmique. Mais pour bien en saisir tous les aspects, il faut reprendre depuis le début.

La fin d’un monde

L’action du film Le Soleil se déroule dans les quelques jours qui séparent deux moments d’une ampleur historiques inouïe dans l’histoire du Japon.

D’abord, l’Empire du Soleil Levant a perdu une guerre. Un des conseillers de Hiro-Hito l’affirme : c’est la première fois que cela arrive. Et, le gouvernement militaire dictatorial ayant disparu, c’est l’empereur seul qui supporte la honte de cette défaite. Or, dans l’état d’esprit nippon, on ne perd pas : on gagne ou on meurt. C’est donc bel et bien un empereur plus mort que vif que l’on trouve au début du film de Sokourov. Enfermé dans son bunker souterrain, entouré de quelques serviteurs et conseillers, il ne vit que par une série de rituels figés, mortifères, des gestes codifiés d’où la vie est absente. Autour de lui, tout le monde est atterré. Le Japon est défait et, pire encore, il est envahi.

Cette plongée dans la forteresse enterrée sous le palais impérial instaure d’emblée une atmosphère sombre, renforcée par l’absence du soleil lui-même. L’astre est absent du film, comme l’empereur est absent du pays et quasiment absent à lui-même. Hiro-Hito ne peut s’adresser à son peuple et semble incapable de prendre des décisions politiques : le titre impérial est devenu une coquille vide.

Les gros plans et l’attention portée aux moindres gestes montrent comment la situation affecte chaque personnage : les tics nerveux, la difficulté à respirer, la perte d’appétit… Les signes d’angoisse se multiplient et, dans cette ambiance particulière, ils suffisent à donner une image de l’ampleur du désastre et, surtout, de l’impression produite sur les personnages. Car Le Soleil de Sokourov n’est pas un film historique : en aucun cas il ne retrace dans l’ordre des événements historiques et il ne cherche en rien un quelconque réalisme. Il s’agit pour le cinéaste russe de capter sur les visages l’ampleur de la catastrophe inédite qui se joue là.

Et le tout sans jamais rien annoncer clairement. L’une des forces du film est de ne pas dire lourdement les choses mais de nous les faire ressentir, de nous les partager par la force émotionnelle qui se dégage des images. Sokourov a une grande confiance dans les techniques cinématographiques qu’il maîtrise à la perfection. Il n’a pas besoin de trop en dire pour nous faire comprendre ce qu’il veut…

« Le Soleil va se montrer à une nation plongée dans les ténèbres »

Les gestes qui ouvrent le film font fortement penser aux rituels de préparation des prêtres qui vont entrer dans le Saint des Saints. Et, bien entendu, l’empereur étant « Fils du Soleil », il est bel et bien de caractère divin. Un dieu forcément coupé des simples mortels, et ce palais-bunker dans lequel l’empereur est enfermé figure bien entendu cette coupure. D’ailleurs, cette image de la coupure et de la rupture parcourt le film.

Cet exercice solitaire du pouvoir, qui forcément sépare le gouvernant du reste de la population et peut l’amener à des inepties hors de toute raison, c’est le thème qui guide Sokourov à travers une série de films. Le Soleil s’inscrit dans une trilogie débutée avec Moloch (consacré à Hitler) et Taurus (pour Staline). Or, si le destin d’Hiro-Hito s’inscrit comme différent de celui des deux dirigeants totalitaires, c’est parce que l’empereur va perdre son statut de quasi-divinité, et c’est là le centre du film. Les murs qui le séparent du pays et de son peuple vont, symboliquement, tomber. Ou plutôt, Hiro-Hito va les franchir.

Car Le Soleil se construit autour d’une série d’étapes que va passer l’empereur. Des étapes qui vont l’amener à sortir de son palais, vision symbolique par excellence : l’empereur sort de ce qui le coupait du monde. En acceptant de parcourir les rues délabrées de la capitale, encadré par des soldats américains, Hiro-Hito fait le deuil de son statut de demi-dieu inaccessible au commun des mortels.

Sokourov ne cache pas la douleur liée à la honte de subir un tel traitement. Une honte résumée en une scène : des soldats américains ayant envahi les jardins du palais et courant après une grue, oiseau sacré du Japon. Là aussi, sans le moindre mot, le réalisateur russe sait faire partager les émotions ressenties par un empereur qui ne gère plus rien, ne dirige plus rien, et qui subit la honte ultime : voir son pays passer sous la férule d’une puissance étrangère et, jusque-là, ennemie.

Mais cette honte n’est qu’une étape nécessaire pour passer à quelque chose d’autre. Un nouvel empereur, plus proche des dirigeants occidentaux, avec même un début de communication politique : il accepte d’être pris en photo, de se montrer à son peuple. En échange de ces changements, l’occupant américain accepte de le laisser à sa place, pour éviter de faire subir un bouleversement majeur à un pays déjà traumatisé.

Le résultat est un film subtil, très émouvant, parfaitement maîtrisé sur le plan technique. Un film qui, finalement, montre un renouveau et non pas une chute. Le Soleil est un grand film politique.

Le Soleil : bande annonce

Le Soleil : fiche technique

Titre original : Солнце
Réalisateur : Aleksandr Sokourov
Scénario : Yuriy Arabov, Jeremy Noble
Interprètes : Issei Ogata (Hiro-Hito), Robert Dawson (Général McArthur)
Photographie : Aleksandr Sokourov
Montage : Sergeï Ivanov
Musique : Andreï Sigle
Production : Igor Kalyonov, Marco Mueller, Andreï Sigle
Sociétés de production : Nikola Film, Proline Film, Russian Federation of Cinematography, RAI Cinema…
Sociétés de distribution : Océan films
Date de sortie en France : 1er mars 2006
Genre : drame
Durée : 110 minutes

Russie – 2005

Festival

FFCP 2026 : People and Meat, l’appétit des oubliés

"People and Meat" suit trois retraités de Séoul, deux ramasseurs de cartons et une marchande de légumes, qui s’attablent au barbecue pour mieux décamper sans payer. Une comédie tendre et douce-amère sur la vieillesse oubliée en Corée du Sud, portée par Park Geun-hyung, Jang Yong et Ye Soo-jung.

FFCP 2026 : The Journey to Gyeong-Ju, une famille à recoudre

"The Journey to Gyeong-ju", c’est une vengeance en famille, maladroite et douloureuse. Une mère et ses trois filles kidnappent le meurtrier de la cadette et filent vers Gyeongju. Kim Mi-jo mêle rires, larmes et suspense, avec un beau quatuor d’actrices, mais sans toujours trancher.

FFCP 2026 : Ideal and Weird Family, l’art de se séparer ensemble

Deux mères au bord du divorce, deux adolescentes sommées de choisir, un mariage en ligne de mire. Avec "Ideal and Weird Family", Kim Ji-hyun signe un premier film queer tendre et drôle sur une famille que la Corée refuse de reconnaître. Un road movie attachant, inégal, tourné avec les moyens du bord.

Programme de la 30ème édition du Festival du film francophone « Les Œillades » d’Albi

Du 17 au 22 novembre, le Festival du film francophone « Les Œillades » d'Albi soufflera ses trente bougies, en présence de trois invités d’honneur : le réalisateur marseillais Robert Guédiguian, le cinéaste franco-grec Costa-Gavras et l'actrice belge Natacha Régnier. Au programme de cet anniversaire marquant : 30 avant-premières prestigieuses réparties dans les trois salles albigeoises Arcé, Lapérouse et Cordeliers, dont 10 longs-métrages en compétition pour le Prix du Public, 10 séances « Reprises » pour redécouvrir les films coups de cœur de l'année, mais aussi la traditionnelle compétition de courts-métrages, une soirée consacrée à Jacques Tati, génie du burlesque moderne, une "petite nuit du cinéma" reconduite et un ciné-concert de clôture. Aperçu des festivités d'une 30ème édition qui s'annonce d'ores et déjà comme le rendez-vous incontournable de l'automne cinématographique tarnais.

Newsletter

À ne pas manquer

Gojira, l’enfant des cendres #02 – Le Projet G

En avril 1954, la Tōhō perd un film et en gagne un autre. D’une idée griffonnée par Tomoyuki Tanaka dans un avion naît le « Projet G », classé secret. Entre Ishirō Honda, Eiji Tsuburaya et Shigeru Kayama, découvrez comment Godzilla prend forme en six mois, de l’auberge de Shibuya au premier clap.

Gojira, l’enfant des cendres #01 – Le soleil couchant de l’empire

Né en 1954 des bombes et de la peur atomique, Godzilla est aussi l’histoire d’un pays. Des navires noirs de Perry en 1853 à l’essai de Bikini, en passant par l'ère Meiji, la guerre du Pacifique, Hiroshima et l’Occupation américaine, retrouvez le contexte qui a donné naissance au roi des monstres.

Moulin : l’étoffe d’un héros

Avec Moulin, László Nemes s'écarte des règles du biopic pour livrer une réflexion sur le statut du héros et sur le combat que se livrent l'obscurité et la lumière. Un geste de mise en scène qui n'égale certes pas celui du remarqué Le Fils de Saul mais donne un film plastiquement somptueux, servi par l'interprétation très juste de Gilles Lellouche et Lars Eidinger.

Sanguine : époques sanguines

Avec son premier long métrage féroce "Sanguine", Marion Le Corroller, évadée du monde la finance, injecte une dose de body horror survitaminé dans le cinéma français. Scènes choc, plastique ensanglantée, geste carnassier, "Sanguine" saigne fort l'époque et tous ses symptômes violents, quitte à s’essouffler sous le trop-plein d’idées dans sa dernière demi-heure.

Ulya, le très beau film de Viesturs Kairišs : quand on cherche du côté de chez soi

Dans la Lettonie soviétique, une adolescente issue d’une famille russe de Vieux-Croyants découvre le basket comme une sortie possible hors de son isolement. Avec Ulya, Viesturs Kairišs imagine le chemin intérieur qui mène Ouliana Semionova vers elle-même.
Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

Reefer Madness : C’est de la bonne !

Du jazz, des joints, des meurtres et des bigots en roue libre : Reefer Madness transforme la propagande antidrogue en comédie musicale complètement perchée. La prohibition n’a jamais été aussi funky !

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.