La Vie aquatique : groove, émotions et acmés comiques

Avec La Vie aquatique, Wes Anderson signait une odyssée marine composée d’une équipe haute en couleur et de situations fantasques qui mêlent humour, désinvolture et exploration délicate des relations humaines. Une réussite dont la poésie, singulière, est quelque part enfantine, avec ses décors chatoyants et ses créatures marines colorées, proche de la réalité, mais souvent mouchetées de taches parfois fluorescentes.

Quête de vengeance absurde, adultes en mal de paternité, humour subtil, deuil, crise de la cinquantaine, recherche d’un nouveau prestige, le long métrage articule des thèmes dans un souci de faire bien et juste, avec un perfectionnisme qui saute instantanément aux yeux.

Un « groove » permanent

La façon dont Wes Anderson a d’imposer ce qu’on pourrait définir comme une sorte de groove permanent participe à faire de La Vie aquatique un film à l’identité unique, imprégné par une notion d’auteur. Ce groove, ces vibrations irrésistibles que l’on ressent dans le ventre durant la majeure partie du visionnage, habille les scènes, à travers des comportements désinvoltes, doux-acides, au ton sucré-salé, qui peuvent rapidement faire flancher le tout dans l’humour. C’est un art, un équilibre subtil qui se manifeste. Cette sensation, cet atout moteur, doit beaucoup à l’infra-verbal des personnages, à leurs répliques, parfois absurdes, dont la neutralité prononcée dénote et connote un grand sens des enjeux comiques de la part du réalisateur. Mais le rire peut être teinté de mélancolie ou de nostalgie : on sourit à des situations qui révèlent en creux l’échec, la solitude, les défauts ou la fragilité des personnages.

Des personnages en quête

Steve Zissou, interprété par un Bill Murray en état de grâce, inspiré librement du Commandant Cousteau (bonnet rouge, figure mythique) est un océanographe fatigué, cabossé, qui veut venger la mort de son ami dévoré par un “requin-jaguar”. Son humour sec, ses élans d’orgueil, ses mimiques irrésistibles composent un personnage profondément humain, autour duquel gravite une équipe aussi dysfonctionnelle qu’attachante. Chaque relation – familiale, amicale, filiale, amoureuse – semble flotter sur l’océan entre maladresses et sincérité, créant une émotion discrète, mais persistante.

Car les personnages secondaires ne sont pas en reste, malgré un traitement inégal, mais jamais handicapant. Ils ont tous un rôle qui participe à l’ambiance générale, comme des notes de musique dans un grand tout qui communique une passion enveloppante et communicative.

La femme de Steve Zissou, incarnée par Angelica Huston, se distingue par sa force de caractère et sa grande autonomie. Contrairement à Steve, elle ne recherche aucune reconnaissance, alors qu’elle est une aide très précieuse.

Ned Plimpton (Owen Wilson) est un personnage clef dans l’équilibre du film. Présenté comme le fils possible de Steve, il n’est pas mû par l’ego ou la gloire, mais par un véritable désir de créer un lien affectif. Ses qualités humaines sont nombreuses : calme, posé, généreux, à l’écoute, sincère, etc.

Klaus Daimer (Willem Dafoe, remarquable), nourrit une admiration sans faille envers Steve Zissou, mêlée à une profonde jalousie envers Ned. Il cherche à être l’héritier symbolique de Zissou, ce qui explique son comportement possessif et parfois agressif. La scène dans laquelle on le voit se faire rendre une gifle par Ned est particulièrement hilarante. Derrière son apparente assurance se cache une grande insécurité et une peur permanente de se faire remplacer ou abandonner. Son langage corporel, ses accès de colère et son besoin de loyauté absolue traduisent un attachement presque enfantin à Steve. Il tente de se faire une place dans l’ombre d’une figure dominante.

Jane Winslett-Richardson (Cate Blanchett), enfin, est une journaliste qui n’est pas impressionnée par le mythe de Steve Zissou. Son rôle d’observatrice, son regard critique permet de déconstruire l’image héroïque que Steve tente de maintenir.

Mise en scène pointue et originale

Sur le plan formel, le film est atypique, rare et bichonné. Les plans sont souvent symétriques, plastiques et centrés. Le célèbre décor du bateau Belafonte, filmé en coupe longitudinale, permet à la caméra d’aller d’un compartiment à un autre, avec des personnages qui s’y déplacent comme des figures d’un diorama. La palette chromatique, dominée par des bleus désaturés, des rouges ternis et des jaunes patinés, installe une ambiance sophistiquée et chatoyante. Les créatures marines, animées en stop motion par Henry Selick, offrent un style proche du conte et du cinéma artisanal. Il s’agit d’un bestiaire poétique, qui enchante le spectateur avec des visuels proches de l’enfance, du rêve marin.

Musiques en contrepoint

Musicalement, La Vie aquatique offre des reprises acoustiques en portugais de chansons de David Bowie, dans la diégèse, c’est-à-dire jouées par un des personnages du film. Un exotisme bienvenu qui transforme des hymnes iconiques et rock en chants intimistes. Par ailleurs, le film opère parfois une dichotomie entre certaines scènes dramatiques et le ton rythmé et enjoué des musiques. Cette antinomie, ce contraste entre son et image permet d’adoucir un choc, sans le dénaturer. Mais le film sait travailler le premier degré, dans certains moments clefs et déterminants du récit, avec des musiques évanescentes, mélancoliques (Starálfur de Sigur Rós, très touchant lors de la scène finale).

Le miroir d’un monde intérieur

Deuil, exploration, solitude, filiation, échec, renouveau, océan, profondeur, île, maquette, marionnette, couleur, stylisation : le champ lexical du film traduit une réussite qui touche autant à l’art qu’à l’artisanat, à l’émotion, à la beauté formelle et au ton ludique L’océan est le miroir d’un monde intérieur fissuré.

Bande-annonce : La Vie aquatique

Fiche technique : La Vie aquatique

Synopsis : Steve Z., le chef de l’équipe océanographique « Team Zissou », sait que l’expédition qu’il conduit est sans doute la dernière, et son plus cher désir est de graver son nom dans l’Histoire. Parmi les membres de son équipe figurent Ned Plimpton, qui est peut-être son fils, Jane Winslett-Richardson, une journaliste enceinte dépêchée par le magazine Oceanographic Explorer, et Eleanor, sa femme, que l’on prétend être « le cerveau de la Team Zissou ». Tandis qu’ils affrontent tous les dangers, depuis une mutinerie jusqu’à l’attaque de pirates en passant par un « requin-jaguar » plus ou moins imaginaire, Zissou est bien forcé d’admettre que tout ne peut pas être planifié comme il l’aimerait…

  • Titre original : The Life Aquatic with Steve Zissou
  • Titre français : La Vie aquatique
  • Réalisation : Wes Anderson
  • Scénario : Wes Anderson, Noah Baumbach
  • Musique : Mark Mothersbaugh
  • Direction artistique : Stefano Maria Ortolani
  • Décors : Gretchen Rau
  • Costumes : Milena Canonero
  • Photographie : Robert Yeoman
  • Direction de l’animation : Henry Selick
  • Son : Pawel Wdowczak
  • Montage : David Moritz et Daniel R. Padgett
  • Production : Wes Anderson, Barry Mendel et Scott Rudin
  • Sociétés de production : Touchstone Pictures, American Empirical Pictures, Scott Rudin Productions et Life Aquatic
  • Sociétés de distribution initiales : Buena Vista Pictures (États-Unis), Buena Vista International (France)
  • Budget : 50 000 000 $
  • Pays de production : États-Unis
  • Langue originale : anglais (également en portugais pour les chansons, et quelques mots en allemand, filipino, français, islandais, italien et tagalog dans les dialogues)
  • Format : couleur − 35 mm − 2,35:1 – son Dolby Digital / DTS / SDDS
  • Genre : comédie dramatique, aventure
  • Durée : 118 minutes
  • Dates de sortie :
    États-Unis : 20 novembre 2004 (première mondiale à Los Angeles) ; 25 décembre 2004 (sortie nationale)
    Canada : 25 décembre 2004
    France : 9 mars 2005
    Belgique : 2 mars 2005
    Suisse romande : 9 mars 2005
  • Bill Murray (VF : Patrick Floersheim) : Steve Zissou
  • Owen Wilson (VF : Eric Legrand) : Ned Plimpton (plus tard appelé Kingsley Zissou)
  • Cate Blanchett (VF : Martine Irzenski) : Jane Winslett-Richardson
  • Anjelica Huston (VF : Monique Thierry) : Eleanor Zissou
  • Willem Dafoe (VF : Dominique Collignon-Maurin) : Klaus Daimler
  • Jeff Goldblum (VF : Richard Darbois) : Alistair Hennessey
  • Michael Gambon (VF : Marc Cassot) : Oseary Drakoulias
  • Noah Taylor (VF : Daniel Lafourcade) : Vladimir Wolodarsky
  • Bud Cort (VF : Patrice Dozier) : Bill Ubell
  • Seu Jorge : Pelé dos Santos
  • Robyn Cohen : Anne-Marie Sakowitz
  • Waris Ahluwalia : Vikram Ray
  • Niels Koizumi : Bobby Ogata
  • Matthew Gray Gubler : Stagiaire no 1.
  • Seymour Cassel : Esteban du Plantier
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Oka Liptus
Oka Liptushttps://www.lemagducine.fr
Le raffinement, la sophistication de la langue française sont ma plus grande histoire d'amour. J’essaie autant que je peux d’en faire part dans mes critiques. Spécialiste des films classiques, car je suis un vieux ringard, qui estime que c’était mieux avant. Le cinéma est une industrie, et parfois, un art. Je tente de mettre l’art en avant. Un grand réalisateur a dit un jour que le quotidien serait ennuyeux à filmer. C’est tout l’objectif du cinéma : magnifier, passer des messages forts et, parfois, nous restituer la logique flottante des rêves.

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