Toni Erdmann, un film de Maren Ade : Critique

Toni Erdmann, une des curiosités de la dernière sélection cannoise était de retrouver (enfin) un film allemand en compétition, celui d’une jeune réalisatrice quasi inconnue.

Synopsis : Quand Ines, femme d’affaire d’une grande société allemande basée à Bucarest, voit son père débarquer sans prévenir, elle ne cache pas son exaspération. Sa vie parfaitement organisée ne souffre pas le moindre désordre mais lorsque son père lui pose la question « Es-tu heureuse? », son incapacité à répondre est le début d’un bouleversement profond. Ce père encombrant et dont elle a honte fait tout pour l’aider à retrouver un sens à sa vie en s’inventant un personnage : le facétieux Toni Erdmann…

Le remède Toni

Notre voisin d’outre-Rhin n’avait plus présenté de film en compétition depuis 2008 avec Rendez-vous à Palerme de Wim Wenders. Le cinéma allemand qui n’a cessé de briller durant toute l’histoire du cinéma peinait à trouver un successeur à cette génération dorée des années 70 (Fassbinder, Wenders, Herzog etc.). Si le jury de George Miller ne s’était pas autant fourvoyé, l’Allemagne aurait pu rafler une nouvelle Palme d’Or, plus de trente ans après Paris, Texas.

Toni Erdmann raconte la relation laborieuse d’un père et de sa fille victimes d’un conflit de génération qui n’a eu de cesse de les éloigner l’un de l’autre. Ines, femme d’affaire continuellement serrée dans son tailleur chic, n’a pour vie personnelle que son environnement professionnel. Son père Winfried, éternel farceur dépassé par la mutation grandissante du monde, s’inquiète pour le moral de sa fille. Il décide d’aller la voir à Bucarest pour ressouder des liens qu’il ne cesse de voir s’éloigner. Ainsi commence le film de 2h47 de Maren Ade, l’odyssée d’un père prêt à tout pour faire rire sa fille à nouveau.

S’il brosse le portrait de deux personnages absolument passionnants -d’un côté la fille bien de son époque, pure produit du capitalisme, de l’autre, le père aussi ringard qu’attachant- Toni Erdmann brille dans la confrontation de ces deux univers différents pourtant issus de la filiation. Ces deux êtres dont le lien ne perdure que par les souvenirs, celui d’un père et de sa petite fille, n’ont aujourd’hui plus rien à se dire. Il n’y a qu’à voir l’attente insoutenable de l’ascenseur pour mettre fin à un silence plombant au moment des premiers au revoir. Rentre alors en scène le facétieux Toni Erdmann, personnage inventé par Winfried pour approcher sa fille et espérer au moins lui esquisser un sourire.

Si cette histoire a tout du tragique, elle réussit pourtant à nous faire rire, parfois même jusqu’aux éclats. Ce ne sont pas les gags lourdeaux à base de coussins péteurs de Toni qui font sourire le spectateur, mais bien la tendresse avec laquelle ces blagues sont exécutées. Derrière les fausses dents et la perruque de Toni se cache toujours la lueur d’espoir dans les yeux de Winfried, celle de décrocher un sourire à sa fille. C’est tout l’art de Maren Ade de jongler entre comique (rire de Toni) et tragique (désillusion de Winfried) tout au long du film. Une ambiguïté permanente que l’on retrouve dans les yeux d’Ines, mi attendrie, mi exaspérée. Jusqu’au paroxysme dans la scène de chant où sa voix oscille entre cri de rage et clameur libératrice.

La gêne et les larmes lors de son départ ne trompent pas, la jeune femme aime visiblement son père mais, face au gouffre idéologique qui les sépare, elle reste incapable d’exprimer quoi que ce soit. Si bien que le seul moment de tendresse qu’elle lui accorde c’est lorsqu’il ne peut la regarder dans les yeux, emmitouflé dans son costume folklorique bulgare. Rarement les complexités d’une relation entre un père et d’une fille que tout oppose n’ont été aussi justement mises en lumière.

Davantage que la montagne russe d’émotions et le statut de feel-good movie qu’on lui prête, Toni Erdmann s’approche du film-somme en sa qualité politique et fortement dénonciatrice. Le film de Maren Ade offre une image saisissante de notre monde, à travers son héroïne, et par contraste total avec son héros. Rappelons que l’histoire se situe essentiellement à Bucarest, un autre monde pour Winfried mais terrain de chasse pour la femme d’affaire allemande. Ines exerce en Europe de l’est la profession de consultante qui consiste grosso-modo à faire le sale boulot des entreprises trop lâches pour licencier elles-mêmes du personnel. C’est une femme de son temps, vissée à son téléphone, évoluant dans une Europe ultralibérale et fortement machiste. Une misogynie qu’elle a acceptée de fait.

Maren Ade fait ainsi très mal aux certitudes idéologiques de son pays qui souhaite régner en maître dans l’Europe d’aujourd’hui. À force de prendre les ouvriers pour du bétail, Ines en a perdu le goût de rire, de baiser (voir la scène des petits fours), et ne sait plus ce que signifie être heureux. Avant que l’antidote Toni ne fasse son petit effet…

Toni Erdmann de Maren Ade : Bande-annonce

Toni Erdmann : Fiche Technique

Réalisation : Maren Ade
Scénario : Maren Ade
Interprétation : Peter Simonischek, Sandra Hüller
Photographie : Patrick Orth
Montage : Heike Parplies
Décors : Silke Fisher
Costumes : Gitti Fuchs
Production : Maren Ade, Jonas Dornbach, Janine Jackowski
Distributeur : Haut et Court
Durée : 162 minutes
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 17 Août 2016

Allemagne – 2016

Festival

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Jim Martin
Jim Martinhttps://www.lemagducine.fr/
Diplômé en Lettres, puis en Cinéma, je n'avais qu'une gageure. Celle de braver tous les pans de l'histoire du cinéma, du chef-d’œuvre intimiste au navet international, pour écrire et partager mes points de vue sur ce septième art qui, comme nul autre, nous ouvre au monde et à des expériences sensorielles inédites. Je vous engage dès lors à ne pas être d'accord avec moi. Réagissez, débattez et donnez ainsi sens à ce cinéma que l'on chérit tant !

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