Stefan Zweig, adieu l’Europe, un film de Maria Schrader : critique

Stefan Zweig, adieu l’Europe est un film biographique qui revient sur les heures sombres de l’existence de l’homme de lettres autrichien.

Synopsis : Alors que la Seconde Guerre Mondiale fait rage en Europe, le célèbre écrivain juif Stefan Zweig est forcé à l’exil. Afin d’échapper à la barbarie nazie, il quitte son Autriche natale et trouve refuge au Brésil, où il s’installe avec sa femme Lotte. Mais cette terre d’accueil ne parvient pas à faire oublier le vieux continent au dramaturge, qui, en proie au mal du pays, préfère mettre fin à ses jours.

Un biopic ennuyeux à la mise en scène austère et statique dont il est difficile de cerner la finalité

L’auteur, persécuté par le régime nazi à cause de sa judaïté, a dû fuir son pays natal comme bon nombre de ses compatriotes, pour s’exiler. Cette tragédie historique et humaine, qui a profondément ébranlé la sphère intellectuelle de l’époque, est au cœur du récit, dont l’intrigue s’étale de 1936 à 1942. Divisé en plusieurs tableaux, le long métrage nous montre différents chapitres de la vie du nouvelliste, tiraillé entre son sentiment d’appartenance à une Europe qu’il ne reconnaît plus, et son envie de liberté dont il ne peut pleinement jouir qu’à l’étranger. Mais à force de longs discours, de plans-séquences qui s’étirent et de passages vains à l’utilité discutable, on s’ennuie la plupart du temps.

Un Zweig sinistre érigé au rang de monument empaillé

La première séquence, plan fixe certes joli mais interminable, nous montre un Zweig plébiscité et honoré par toute l’intelligencia brésilienne réunie dans un luxueux établissement de Rio où se presse tout le gratin. Discours élogieux, courbettes et civilités polies sont au rendez-vous de ce prologue qui donne le ton : le film, ultra documenté, peut assurément se targuer d’être fidèle à la réalité en opérant une reconstitution historique minutieuse, mais ne nous épargne pas une certaine torpeur. D’emblée, le cadre est immobile, les décors sont guindés, et les protagonistes sont enfermés dans des carcans étouffants dont il n’émane aucune vie. A noter que Joseph Hader, l’acteur qui prête ses traits à l’illustre Zweig, donne l’impression d’être figé voire engoncé dans le costume d’un personnage mythifié qui semble tout droit sorti d’un musée : c’est fixe et monotone, rien ne bouge.

La suite ne fait que confirmer ce sentiment. Zweig, invité à une conférence littéraire de la plus haute importance à Buenos Aires, retrouve ses compatriotes et se mêle à l’élite des grands penseurs du moment. Evidemment, le débat sur les dérives du régime hitlérien et les spéculations sur l’évolution de la situation géopolitique en Europe vont bon train, entre les idéologues engagés qui souhaitent faire entendre leur voix, et les écrivains plus frileux et réservés, comme Zweig, qui refusent de s’exprimer publiquement. Là encore, le cadre est beau mais poussiéreux, les couleurs sont ternes, et on se retrouve plongé dans un univers à l’académisme barbant, voire soporifique.

Scènes de la vie quotidienne

Alors que le début du film laisse entrevoir la promesse d’un propos engagé, la déception est au rendez-vous puisque, très vite, le contexte politique et les convictions de Zweig s’effacent derrière une enfilade de séquences plates et banales qui nous montrent le romancier dans son plus pur quotidien. Il visite un champ de cannes à sucre en prenant des notes, fait un tour en voiture, s’inquiète de ne pas avoir de vêtements d’hiver en prévision de son voyage à New-York, se rend chez le maire d’un village reculé qui a organisé une réception en son honneur, paye une petite visite à son ex-femme aux Etats-Unis et en profite pour parler famille autour d’un thé, retrouve un vieil ami dans les rues de Pétropolis, reçoit un chien pour son anniversaire… Tant de moments ordinaires qui n’apportent rien de décisif à l’avancée de l’intrigue et qui ne contribuent guère à la résolution des problématiques qui tiraillent l’essayiste.

Là où on aurait pu s’attendre à découvrir l’homme derrière son œuvre, on assiste en fait à une succession de discussions vides et creuses qui ne nous éclairent en aucun cas sur la personnalité de Zweig. A la place, on doit faire l’effort de s’y retrouver au beau milieu de conversations truffées de name dropping : Zweig parle de ses cousins, de ses amis d’enfance, de compatriotes en exil, de collègues… Tant de gens que l’on ne connaît pas nécessairement et dont l’évocation présente un intérêt très restreint.

Enter the void

Au final, Stefan Zweig, adieu l’Europe passe à côté de son sujet. Plutôt que de figurer la difficulté de l’exil, le sentiment d’étrangeté et le déchirement idéologique auxquels était en proie un Zweig usé et dénué de tout espoir, Maria Schrader transpose un vide. Vide de sens, vide d’enjeux, vide de rythme, son film s’apparente à un documentaire rasoir, à une reconstitution historique qui sent bon le manuel scolaire. Didactique quoique peu enrichissant d’un point de vue culturel, son long-métrage ne nous fait pas non plus entrer dans l’intimité de l’auteur comme on l’aurait voulu. Le parti pris est flou, et le héros nous apparaît assez antipathique voire lâche par son absence de positionnement et son refus systématique de prendre la parole, de s’exprimer, d’agir face au conflit qui ravage son Europe. Ses tourments intérieurs ne se ressentent pas, son désarroi ne nous touche pas : on est désinvesti. Paradoxalement, avec une matière de départ aussi riche et dense, la réalisatrice nous donne à voir un récit presque superficiel.

Pour conclure, il paraît clair que les intentions de Maria Schrader étaient nobles et on ne peut que saluer l’impressionnant travail de recherche qui a été effectué sur ce long-métrage. La réalisatrice ne prend aucune liberté, reconstitue très fidèlement une époque, et va jusqu’à recréer sous nos yeux des instants de vie fugaces que Zweig lui-même n’aurait sans doute pas contestés. Les paysages sont beaux, certains plans sont harmonieux, et le fond s’avère tout de même instructif. Mais rien ne décolle dans ce long métrage austère et statique aux accents moroses : on ne comprend pas où le film veut en venir et on décroche, lassé. Les promesses de départ ne sont pas tenues.

Stefan Zweig, adieu l’Europe : Bande-annonce

 Stefan Zweig, adieu l’Europe : Fiche Technique

Titre original : Vor der Morgenröte (Avant l’aurore)
Réalisation : Maria Schrader
Scénario : Maria Schrader et Jam Schomburg
Interprétation : Joseph Hader (Stefan Zweig), Barbara Sukowa (Friderike Zweig), Aenne Schwarz (Lotte Zweig), Matthias Brandt (Ernst Feder), Charly Hübner (Emil Ludwig), André Szymanski (Joseph Brainin), Lenn Kudrjawizki (Samuel Malamud), Vincent Nemeth (Louis Piérard)
Direction artistique : Susanne Abel
Photographie : Wolfgang Thaler
Décors : Silke Fischer
Costumes : Jürgen Doering
Montage : Hansjörg Thaler
Musique : Tobias Wagner, Cornelius Renz
Production : Stefan Arndt, Danny Krausz, Denis Poncet, Uwe Schott, Pierre-Olivier Bardet, Kurt Stocker
Producteurs délégués : Maria Schrader, Ulli Neumann, Claire Lion et Manfred Fritsch
Sociétés de production : X Filme Creative Pool, Idéale Audience, Maha Productions et Dor Film Produktionsgesellschaft GmbH
Sociétés de distribution : ARP Sélection
Langues originales : Allemand, portugais, français
Genre : Biopic, drame, historique
Durée : 106 minutes
Date de sortie : 10 août 2016

Allemagne, Autriche, France – 2016

 

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Marushka Odabackian
Marushka Odabackianhttps://www.lemagducine.fr/
Cinéphile depuis ma naissance, j'ai vu mon premier film dans les salles obscures à 2 ans, puis je suis tombée en amour devant "Forrest Gump" à 4 ans, avant d'avoir le coup de foudre pour Leo dans "Titanic" à 8 ans... Depuis, plus rien ne m'arrête. Fan absolue des acteurs, je les place au-dessus de tout, mais j'aime aussi le Septième Art pour tout ce qu'il nous offre de sublime : les paysages, les musiques, les émotions, les histoires, les ambiances, le rythme. Admiratrice invétérée de Dolan, Nolan, Kurzel, Jarmusch et Refn, j'adore découvrir le cinéma de tous les pays, ça me fait voyager. Collectionneuse compulsive, je garde précieusement tous mes tickets de ciné, j'ai presque 650 DVD, je nourris une obsession pour les T-Shirts de geeks, j'engrange les posters à ne plus savoir qu'en faire et j'ai même des citations de films gravées dans la peau. Plus moderne que classique dans mes références, j'ai parfois des avis douteux voire totalement fumeux, mais j'assume complètement. Enfin, je suis une puriste de la VO uniquement.

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