Sous tension : la vie après la mort

Sous tension fait ressurgir tout l’aspect mortifère d’une nation en état de décomposition. Comme à son habitude, le prisme du deuil est un élément central dans le cinéma de Penny Panayotopoulou. Son troisième long-métrage nous plonge dans la tragédie de familles tiraillées entre culpabilité et rédemption. Un récit à la fois dur et poétique, lorsqu’il s’agit d’observer la nature humaine s’élever et faire jaillir une lumière là où il ne devrait y en avoir aucune.

Synopsis : En Grèce, Costas est depuis peu agent de sécurité dans un hôpital public sous tension. Sa famille ayant de graves problèmes financiers, il se laisse entraîner dans une combine : monter de toute pièce un dossier pour faute médicale. Entre l’appât du gain et son intégrité, le choix est difficile…

Il est commun de redouter les adieux, et les précédents films de la cinéaste grecque en témoignent. Dans Hard Goodbyes : My Father, un enfant tente de repousser la disparition de son père ; dans September, une femme cherche à tromper la solitude après la mort de son chien. Chaque personnage, à sa manière, affronte une mortalité qui frappe sans prévenir, quitte à perdre une partie de soi dans ce qui semble être la meilleure des thérapies. Ces portraits illustrent une forme d’excès dans la manière de reprendre sa vie en main : un processus rarement solitaire, qui implique un entourage plus ou moins proche, où la souffrance devient collective. Reste à savoir comment compenser cette charge mentale pour éviter qu’un nouveau groupe ne s’effrite à son tour.

On retrouve dans Sous tension des thématiques similaires à celles du film Amanda de Mikhaël Hers, où les protagonistes tentent de surmonter leur deuil et de reconstruire une vie « normale » grâce à l’amour et à la solidarité. C’est un peu la même dynamique ici, avec en toile de fond le portrait d’un pays qui se déracine, sans repères, peut-être même sans avenir. Pourtant, Penny Panayotopoulou choisit de mettre en avant l’optimisme de ses personnages, en quête d’un bonheur qui semble interdit. C’est pourquoi le contraste est saisissant dans l’évolution de la photographie au fil du film. Pour Costas, il s’agit de sortir de la nuit et de se révéler à la lumière, dans l’espoir que tout n’est pas encore perdu. Une fable touchante sur la poésie qui l’emporte sur la cruauté, sur l’intégrité face à la corruption, et sur la vie qui triomphe de la mort.

Le cercle des patients abandonnés

À la suite de la disparition soudaine de son frère aîné, laissant a priori sa fille unique orpheline, Costas (Giannis Karampampas) doit renoncer au confort d’un emploi stable fraîchement acquis, ainsi qu’à ses virées nocturnes à moto et à ses projets d’avenir avec sa compagne Stella (Thalia Papakosta). Peu à peu, il perd son sourire et son innocence lors de ses rondes, au cours desquelles il croise de nombreuses personnes en détresse – soignants compris. Le service public se dégrade sous ses yeux, dans une vulnérabilité qui fait écho à la sienne. Costas est entraîné dans une spirale où la bonté et la bienveillance ne suffisent plus.

Les hôpitaux sont saturés, les médecins débordés. Comme le montre le documentaire de Nicolas Peduzzi, État limite, la crise de la santé est mondiale. Les patients ne viennent plus pour guérir, mais pour mourir. C’est le constat amer que découvre Costas, devenu malgré lui père de substitution, amant maudit par le destin et employé en pleine remise en question morale.

Sauver ce qui peut l’être

La petite Niki fait le vœu, à travers « l’os du bonheur » d’un poulet, de retrouver l’alchimie familiale qui lui manque. Toute la trajectoire de Costas découle du vœu de sa nièce, qu’il s’approprie malgré lui, affrontant une série d’épreuves qui le conduisent aux frontières de la corruption. Panayotopoulou met alors en lumière des pratiques troubles, où le corps médical s’entre-dévore. Le monde adopte une posture survivaliste, égoïste, où la détresse peut devenir rentable.

Costas, pressé par un besoin urgent d’argent pour panser les plaies d’une vie gâchée avant même d’avoir commencé, devrait logiquement sacrifier son âme pour retrouver sa liberté – symbolisée notamment par sa moto. Véritable échappatoire, elle lui permettait de fuir la réalité, même brièvement. Pourtant, il fait le choix inverse : celui de sauver ce qui peut encore l’être, au prix d’un sacrifice personnel, pour permettre l’émergence d’un nouveau groupe, d’une nouvelle famille.

La nécessité de maintenir en vie un être cher passe ici par des objets symboliques : une paire de chaussures pour se souvenir du père et un chaton pour accompagner la trajectoire de Niki, désormais orpheline. La présence du félin, d’abord dans le jardin puis à l’intérieur de la maison, illustre la maturité croissante de Costas et sa capacité à transformer ses échecs en havre de paix. Un sanctuaire paradisiaque que plus rien ni personne ne pourra lui enlever.

Plus qu’un questionnement sur l’identité nationale, Sous tension est un mélodrame intimiste qui donne du sens à la mort. Un univers où, ironiquement, la vie prend racine, en rapprochant celles et ceux pour qui la mort est une réalité quotidienne. Le film interroge ainsi notre capacité à rester humains dans un monde qui s’effondre, et suggère qu’il n’y a peut-être pas de salut individuel sans reconstruction collective.

Sous tension – bande-annonce

Sous tension – fiche technique

Titre international : Wishbone
Réalisation : Penny Panayotopoulou
Scénario : Kallia Papadaki, Penny Panayotopoulou
Interprètes : Giannis Karampampas, Alexandra Sakellaropoulou, Konstantinos Avarikiotis, Garoufalina Kontozou, Elena Mavridou, Thalia Papakosta
Assistant réalisation : Haris Kontogiannis
Image : Dimitris Katsaitis
Décors : Giorgos Georgiou
Costumes : Despina Chimona
Maquillage : Dimitra Giatrakou
Casting : Sofia Dimopoulou
Montage : Petar Markovic
Mixage : Bruno Tarrière
Son : Konstantinos Kittou
Musique : Nikolas Anadolis
Design sonore et montage : Giorgos Mikrogiannakis et Bruno Tarrière
Bruitage : Gadou Naudin
Recorder : Samuel Mittelman
Producteurs : Penny Panayotopoulou, Thanassis Karathanos, Martin Hampel, Birgit Kemner, Philippe Gompel, Stellios Kammitsis
Sociétés de production : P.P. Productions, Manny Films, Pallas Films, Felony Films
Pays de production : Grèce, France, Allemagne, Chypre
Distribution France : Epicentre Films
Durée : 2h03
Genre : Drame
Date de sortie : 20 août 2025

Sous tension : la vie après la mort
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3.5

Festival

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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