Seule sur la plage la nuit, de Hong SangSoo : le fruit de la passion

Inlassablement, le Sud-Coréen Hong SangSoo remet son métier sur l’ouvrage, pour évoquer à la manière d’Ozu, mais plus encore de Rohmer, un quotidien tourmenté par les affres d’un amour difficile au mieux, impossible sinon. Seule sur la plage la nuit, avec sa muse Kim Minhee, un de ses meilleurs films à ce jour, est la chronique en creux des amours tourmentées du personnage, et l’évocation émouvante de sa profonde solitude et de sa douce mélancolie..

Synopsis : Quelque part en Europe. Younghee a tout laissé derrière elle : son travail, ses amis et son histoire d’amour avec un homme marié. Seule sur la plage, elle pense à lui : elle se demande s’il la rejoindra. Gangneung, Corée du Sud. Quelques amis trinquent : ils s’amusent de Younghee qui, ivre, se montre cruelle à leur égard. Seule sur la plage, son cœur divague : elle se demande combien l’amour peut compter dans une vie…

Melancholia

seule-sur-la-plage-la-nuit-hong-sangsoo-film-critique-kim-minhee-fantomeVéritable stakhanoviste de la caméra, le coréen Hong SangSoo ne semble jamais pouvoir s’arrêter de tourner. Présent à Cannes avec 3 films en 2017, Le Jour d’après et la Caméra de Claire (coucou, Rohmer !), et à Berlin plus tôt dans l’année, avec le présent Seule sur la plage la nuit. Une boulimie qui pourrait paraître risible si on n’y sentait pas l’urgence absolue qu’il a à tourner ces films qu’il nie être autobiographiques, et qui parlent pourtant viscéralement de lui.

Seule sur la plage la nuit est ainsi basé sur le même scenario déjà ressassé à l’envi : les discussions enflammées sur l’amour, autour de bouteilles de soju vidées les unes après les autres à une allure impressionnante, l’amour entre une jeune femme et un réalisateur ou un professeur de cinéma (qui vieillit au fil des films avec HSS). Une sensation de déjà-vu qui cache pourtant des différences subtiles qui font qu’au lieu de redites ennuyeuses, on a l’impression de poursuivre le même récit de film en film, avec un point de vue nouveau ou encore des situations qui apparaissent ou disparaissent en fonction de l’évolution de la vie du cinéaste lui-même. Ici donc, Younghee (Kim Minhee) est une jeune femme très belle qui s’évade à Hambourg auprès d’une amie elle-même exilée ici après un divorce, suite à une rupture compliquée avec un homme marié, où on a l’impression que les deux membres du couple sont pourtant encore amoureux. Une situation qui fait quelque peu écho à la propre situation du cinéaste, parti se réfugier dans cette même ville après la découverte de sa liaison avec Kim Minhee. Cette séquence allemande est courte, 25 minutes à peine, mais concentre déjà la forte solitude de la protagoniste, qui semble n’être jamais à sa place où qu’elle aille. Younghee est incertaine de l’avenir, de ses sentiments, et Hong SangSoo la surprend dans de menus riens qui montrent son insécurité : ses petites prières pour que son amant puisse la rejoindre à Hambourg, ses remarques sur la défensive, ses visions fantomatiques d’un être qui est cruellement absent, jusqu’à une fin surréaliste du récit qui met en exergue son évanescence.

seule-sur-la-plage-la-nuit-hong-sangsoo-film-critique-kim-minhee-sur-la-plageLa seconde partie s’ouvre, après un vrai deuxième générique et un changement de chef opérateur, sur la même actrice, peut-être Younghee, peut-être un autre personnage, les yeux rougis et dans le vague, de nouveau seule, dans une salle de cinéma. Nous sommes en Corée, dans une ville côtière loin de Séoul, et on suit Younghee, puisque c’est bien d’elle qu’il s’agit, dans ses errances à travers cette ville de son enfance. Fuyant la capitale, théâtre de ses amours blessées, elle s’enivre avec ses amis de toujours pour pouvoir ensuite exploser la douleur de sa solitude dans des diatribes véhémentes sur la vie, sur l’amour, égratignant au passage ses amis accusés de compromission et de lâcheté par rapport aux exigences d’une vie amoureuse sincère. La force de Hong SangSoo est de faire de Younghee à la fois son double et son objet de désir, de lui faire dire ses propres sentiments, et en même temps de lui déclarer sa passion, au travers du personnage du « réalisateur », que Younghee rencontre un soir sur la plage. Le cinéaste prête même à Younghee le rôle de l’avocat du diable, quand elle crie à la face du réalisateur : « Les autobiographies, ça n’intéresse personne », ou encore « pourquoi vous ne vous entourez que de jolies femmes », une remarque qui résonne d’ailleurs particulièrement dans ces périodes post-Weinstein

La mélancolie qui se dégage de Seule sur la plage la nuit en fait un des films les plus touchants de Hong SangSoo. La performance de Kim Minhee y est éblouissante, par la capacité de l’actrice à représenter une large palette d’émotions, y compris au travers d’un visage souvent indéchiffrable, rendant son tumulte intérieur encore plus intense. Les zooms, affectionnés par le Coréen, les champs/ contrechamps secs qu’il a l’habitude de faire tentent de surprendre l’actrice dans l’expression de cette souffrance derrière le masque ; tentative sublime et réussie par exemple dans cette scène où Younghee quitte un moment la table du café où elle s’est installée avec un ami, pour aller fumer une cigarette, et où, prise d’une forte rêverie soudaine, elle se met à entonner in extenso une mélopée douce et déchirante à la fois, entrecoupée de bouffées de cigarettes qui continuent de la relier à la réalité. Du bonheur de cinéphile dans une scène presque anodine.

seule-sur-la-plage-la-nuit-hong-sangsoo-film-critique-kim-minhee-diner-avec -realisateurEst-ce la proximité du cinéaste et de l’actrice qui donnent ce relief nouveau au film de Hong SangSoo ? Toujours est-il que le triptyque Le jour d’après/ la caméra de Claire (encore inédit en salles) / et le présent Seule sur la plage la nuit, tous tournés avec sa muse, se caractérise par un souffle et une passion qui ont peut-être eu tendance à déserter son cinéma devenu de plus en plus minimaliste, enroulé sur lui-même dans un étouffement qui a désespéré même ses fans les plus fidèles, dont l’auteur de ces lignes … Avec Seule sur la plage la nuit, voilà une pente scabreuse qui est redressée, et d’une bien belle façon…

 

Seule sur la plage la nuit – Bande annonce

Seule sur la plage la nuit – Fiche technique

Titre original : Bamui haebyun-eoseo honja
Réalisateur : Hong SangSoo
Scénario : Hong SangSoo
Interprétation : Min-hee Kim (Young-hee), Young-hwa Seo (Jee-young), Jae-yeong Jeong (Myung-soo), Seong-kun Mun (Sang-won), Hae-hyo Kwon (Chun-woo), Seon-mi Song (Jun-hee), Jae-hong Ahn (Seung-hee)
Photographie : Park Hongyeol & Hyung-ku Kim
Montage : Sung-Won Hahm
Producteurs : Hong SangSoo
Maisons de production : Jeonwonsa Film
Distribution (France) : Capricci Films
Récompenses : Ours d’argent de la meilleure actrice pour Kim Minhee à la Berlinale, Février 2017
Durée : 101 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 10 Janvier 2018
Corée du Sud, Allemagne – 2017

Festival

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Deauville 2026 : The Last Pickpocket in New York, les mains dans les poches

Comment survivent les voleurs à la tire dans notre société moderne ultra connectée, où l'argent est devenu virtuel et les téléphones des traceurs ambulants ? En partant de cette question simple, "The Last Pickpocket in New York" propose un polar urbain délicieusement rétro qui rend hommage aux classiques du genre. Porté par la performance impeccable de John Turturro, le film convainc plus par son atmosphère nostalgique que par son scénario ingénu.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.
Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

The Dog Stars : Ridley Scott s’essaie au post-apo (en pantoufles)

Dans un monde post-pandémique, Ridley Scott livre un survival maîtrisé mais sans surprise, porté par Jacob Elordi, Josh Brolin et Margaret Qualley dans les paysages du Colorado.