Passion simple de Danielle Arbid : l’impossible adaptation d’Annie Ernaux

Passion simple de Danielle Arbid, malgré l’adaptation du livre d’Annie Ernaux au 21e s., reste globalement fidèle à ce dernier. Une erreur sans doute, puisqu’il ne reste rien de la beauté de la prose de l’écrivaine, sans non plus qu’une plus-value cinématographique soit patente. Passion simple est un film aux grandes ambitions, mais maladroitement réalisé.

Synopsis :  « À partir du mois de septembre l’année dernière,  je n’ai plus rien fait d’autre qu’attendre un homme : qu’il me téléphone et qu’il vienne chez moi. Tout de lui m’a été précieux, ses yeux, sa bouche, son sexe, ses souvenirs d’enfant, sa voix… »

Blissfully yours

C’est une vaste ambition et une certaine imprudence que de vouloir porter à l’écran Passion simple, un roman d’Annie Ernaux. Ou tout autre roman de l’écrivaine d’ailleurs. La Franco-Libanaise Danielle Arbid a franchi ce pas avec son film éponyme, avec plus ou moins de bonheur.

Le film, comme le livre dont il est adapté, raconte une année dans la vie d’une femme terrassée par une passion. Dans le livre, il s’agit d’Annie Ernaux elle-même. Dans le film, la protagoniste, c’est Hélène (impressionnante Laetitia Dosch), une quadra thésarde et  prof de lettres à l’université. L’objet de son obsession, c’est Alexandre (Sergueï Polunin), un Russe aux activités incertaines. Malgré la sécheresse coutumière de l’écriture d’Annie Ernaux, ou peut-être précisément à cause de cela, le livre permettait d’avoir une idée assez précise de ce que cette passion pour un homme plus jeune, différent socialement, étranger de surcroît, a pu induire comme ravages dans la vie intime d’une personne telle que l’écrivaine. L’homme est marié, et on lit en creux que la relation n’était surtout constituée que d’après-midis à faire l’amour, tandis que sont mises en relief les affres quotidiennes de l’amoureuse qui n’est qu’attentes douloureuses, y compris pendant les périodes où elle est avec son amant.

Dans le film au contraire, la passion revêt toute sa connotation sexuelle de manière très ostentatoire, avec de nombreuses scènes érotiques en plans très rapprochés. Il est heureux que la photographie et la lumière de Pascale Granel soient plutôt belles, évitant le mauvais goût de la répétition ad nauseam de ces scènes (une scène encore plus osée a pourtant pu être vue récemment dans De l’Or pour les chiens de  Anne Cazenave Cambet, mais une incarnation plus naturelle par Tallulah Cassavetti et Corentin Fila, ainsi que l’unicité de l’action, la rend plus intense, plus sensuelle, sans être vulgaire). A cause de cette redondance, la cinéaste a du mal à mettre en exergue les états d’âme d’Hélène, le spectateur n’en ayant qu’une idée assez vague au travers de clichés surlignés. La douleur de l’attente, de la jalousie, d’une certaine culpabilité (la protagoniste a un fils jeune ado interprété avec beaucoup de justesse par Lou-Teymour Thion), la joie d’acheter une tenue nouvelle à chaque nouvelle rencontre pour se présenter à l’amant sous un jour toujours plus attirant, tous  ces sentiments magnifiquement décrits par Annie Ernaux  passent à la trappe, car ils ne font pas le poids face aux innombrables scènes de sexe. Pourtant, Laetitia Dosch fait le job : les yeux dans le vague en pensant constamment à Alexandre, un petit sourire en coin lors des essayages, des indices de jeu qui lui viennent hélas certainement de la lecture  du livre, mais qui sont sous-exploités  dans Passion simple, le film.

Sergueï Polunin, danseur classique renommé (le grand public l’a découvert dans le clip de Hozier, Take me to church), mais provocateur aux propos polémiques, n’est pas un très bon acteur. Il ne dégage rien qui puisse expliquer la folle passion que son personnage est censé inspirer, si ce n’est un physique très avenant. Il y a de fait une erreur de casting, puisque justement, Hélène a certes une fascination sexuelle pour cet homme, mais Danielle Arbid veut également montrer qu’elle cherche davantage que l’amour physique avec cet homme. Peut-être l’indécision est du côté de la réalisatrice…

Passion simple est un film qui avait du potentiel, notamment avec la présence de l’excellente Laetitia Dosch. En plus des scènes d’amour trop cliniques, les dialogues post-coïtaux sonnent terriblement faux, non pas seulement parce que ces deux-là n’ont pas grand-chose à se dire, mais surtout parce qu’il semble manquer une direction d’acteur à ce niveau. Cerise sur le pudding, la bande-son sonne comme un catalogue, avec certes des morceaux très beaux, mais indigestes car utilisés au premier degré.

On peut dire sans méchanceté que le film de Danielle Arbid est raté. Adapter Annie Ernaux au cinéma est une gageure. Mais même sans cette référence constante, Passion simple est un film curieusement dépassionné, malgré un engagement sans réserve de Laetitia Dosch. Les films comme Eternal Sunshine of The Spotless Mind (Michel Gondry) , La Leçon de piano (Jane Campion), Keep the Lights on (Ira Sachs), Head On (Fatih Akin) pour ne citer qu’eux, resteront encore pour longtemps comme notre quintessence personnelle des films les plus intenses sur la passion amoureuse.

Passion simple– Bande annonce

 

Passion simple – Fiche technique

Réalisatrice : Danielle Arbid
Scénario : Danielle Arbid, Annie Ernaux
Interprétation : Laetitia Dosch (Hélène Auguste), Sergei Polunin (Alexandre Svitsin), Lou-Teymour Thion (Paul), Caroline Ducey (Anita), Grégoire Colin (L’ex d’Hélène), Slimane Dazi (Le psychiatre), Vincent Courcelle-Labrousse (L’homme à la voiture)
Photographie : Pascale Granel
Montage : Thomas Marchand
Producteurs: Philippe Martin, David Thion
Maisons de Production : Les Films Pelléas, Versus Production, Coproduction : Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma, Proximus
Distribution (France) : Pyramide Distribution
Durée : 99 min.
Genre : Drame, Romance
Date de sortie :  11 Août 2021
France Belgique– 2020

 

Note des lecteurs0 Note
3

Festival

Cannes 2026 : rencontre avec Guillaume Massart pour « La Détention »

À l'ACID Cannes 2026, Guillaume Massart revient sur ses deux longs métrages documentaires consacrés au monde carcéral, "La Liberté" et "La Détention", et sur ce qui les relie : une même volonté de filmer ce qu'on ne voit jamais et de comprendre pourquoi.

Cannes 2026 : La Détention, dans l’antichambre de la prison

Après avoir fait l'état des lieux et des consciences dans un pénitencier corse hors norme, Guillaume Massart investit cette l’École nationale d’administration pénitentiaire (ÉNAP) d’Agen. Un quasi huis clos aux côtés des futurs agents de l'État, qui tentent de se forger une autorité face aux contradictions d'un métier les plaçant dans une zone grise éthique, déontologique et juridique permanente. "La Détention" collecte de précieux témoignages sur une institution en proie à une violence diffuse, à l'épuisement et à une incertitude qui résonne au-delà du plan final.

Cannes 2026 : Fjord, la famille contre la société

Présenté en compétition à Cannes 2026, "Fjord" de Cristian Mungiu explore l’affrontement entre convictions religieuses, pouvoir institutionnel et idéaux démocratiques, dans un drame tendu porté par Sebastian Stan et Renate Reinsve.

Cannes 2026 : Moulin, le masque et la chute

En Compétition officielle à Cannes 2026, László Nemes signe avec "Moulin" un film sur la résistance qui préfère l'effondrement à l'héroïsme, l'homme à la légende. Sobre, tendu, imparfait, mais souvent bouleversant.

Newsletter

À ne pas manquer

Leaving Las Vegas : le pacte des naufragés

Trente ans ont passé. Las Vegas brille toujours autant, et "Leaving Las Vegas" aussi. Le film de Mike Figgis revient hanter les salles dans une version restaurée en 4K avec la même force d'impact, la même noirceur. On serait tenté de croire que le temps l'a rendu plus supportable. Il n'en est rien. La blessure est intacte, et l’admiration aussi.

L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen : Père et impair

Avec L’Être aimé, Rodrigo Sorogoyen signe un film de tournage aussi fascinant que déchirant, porté par Javier Bardem et Victoria Luengo. Derrière la mise en abyme cinématographique, le cinéaste filme surtout l’attente impossible d’une fille face à un père qui sait voir, diriger, comprendre — mais ne sait pas demander pardon.

L’Abandon : le traitement tout en nuances d’un sujet explosif

Les onze derniers jours de Samuel Paty, qui firent de lui un martyr de la République. Un sujet délicat, commandant d'éviter autant le pathos que la récupération politique. Vincent Garenq relève ce défi, avec un film qui parvient à captiver en tenant bien sa ligne. Estimable, malgré une réalisation sans surprise.

Obsession – L’amour (terriblement) ouf

Annoncé comme l’une des sensations horrifiques de 2026, Obsession séduit par son atmosphère malaisante, sa mise en scène maîtrisée et l’interprétation impressionnante d’Inde Navarrette, sans être totalement à la hauteur de sa réputation.

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.
Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen : Père et impair

Avec L’Être aimé, Rodrigo Sorogoyen signe un film de tournage aussi fascinant que déchirant, porté par Javier Bardem et Victoria Luengo. Derrière la mise en abyme cinématographique, le cinéaste filme surtout l’attente impossible d’une fille face à un père qui sait voir, diriger, comprendre — mais ne sait pas demander pardon.

L’Abandon : le traitement tout en nuances d’un sujet explosif

Les onze derniers jours de Samuel Paty, qui firent de lui un martyr de la République. Un sujet délicat, commandant d'éviter autant le pathos que la récupération politique. Vincent Garenq relève ce défi, avec un film qui parvient à captiver en tenant bien sa ligne. Estimable, malgré une réalisation sans surprise.

Obsession – L’amour (terriblement) ouf

Annoncé comme l’une des sensations horrifiques de 2026, Obsession séduit par son atmosphère malaisante, sa mise en scène maîtrisée et l’interprétation impressionnante d’Inde Navarrette, sans être totalement à la hauteur de sa réputation.