Love & Friendship, un film de Whit Stillman : critique

Whit Stillman est autant un écrivain qu’un cinéaste. Admirateur sans bornes de Jane Austen qu’il appelle pourtant ironiquement et sans doute tendrement « the spinster authoress » (1) dans l’adaptation qu’il a faite de son « Lady Susan », il n’a pas manqué de faire référence à l’une ou l’autre de ses œuvres dans ses précédents films, comme par exemple dans Metropolitan (1990) où deux protagonistes devisent sur les plus et les moins du « Mansfield Park » de l’écrivaine.

Synopsis : Angleterre, fin du XVIIIe siècle : Lady Susan Vernon est une jeune veuve dont la beauté et le pouvoir de séduction font frémir la haute société. Sa réputation et sa situation financière se dégradant, elle se met en quête de riches époux, pour elle et sa fille adolescente. Épaulée dans ses intrigues par sa meilleure amie Alicia, une Américaine en exil, Lady Susan Vernon devra déployer des trésors d’ingéniosité et de duplicité pour parvenir à ses fins, en ménageant deux prétendants : le charmant Reginald et Sir James Martin, un aristocrate fortuné mais prodigieusement stupide…

La veuve joyeuse

Fin connaisseur de son auteure fétiche, il a choisi pour ce roman (puis plus tard pour le film) le titre de Love & Friendship, sachant que le titre Lady Susan a été attribué posthume par son neveu lors de sa première publication, et non par Jane Austen elle-même. Le titre choisi est celui d’un autre roman de sa jeunesse, « Love and Freindship » (sic), et de la bouche du cinéaste lui-même, c’est un titre plus cohérent avec ce qu’il voulait montrer dans son film, un peu beaucoup de « Lady Susan », bien sûr, mais aussi une étude plus globale de cette société nobiliaire georgienne ultra-codifiée. Originalement structuré sous formes de lettres essentiellement entre Lady Susan Vernon et sa meilleure amie Alicia Johnson, puis entre sa belle-sœur Catherine Vernon et la propre mère de celle-ci, « Lady Susan » est un roman réputé inspiré des « Liaisons dangereuses » de Pierre Choderlos de Laclos, autre roman épistolaire écrit quelques années auparavant, et il est vrai que l’héroïne austénienne n’est pas sans rappeler une certaine Madame de Merteuil…

Whit Stillman a mené une entreprise jubilatoire à travers ce nouveau projet, le roman d’abord, puis le film. La relative parcimonie de sa production est amplement justifiée par le très grand soin et la très grande richesse qu’il a apportés à ce projet tellement singulier, un film en costumes qui aurait pu avoir lieu aujourd’hui, tant les personnages sont d’une contemporanéité aigüe.

« Lady Susan » est donc un court roman épistolaire dont l’héroïne éponyme est une veuve de fraîche date de 35 ans, jolie et désargentée, prête à toutes les manigances pour trouver des maris fortunés pour elle-même et pour sa très jeune fille Frederica (interprété ici par Morfydd Clark). Par construction, le récit de Jane Austen est  elliptique et discontinu, et une des prouesses du cinéaste est d’avoir entièrement réécrit le roman en remplissant ces trous de manière à rendre fluide la progression du récit, en complétant largement les rares dialogues cités dans les lettres du roman original, en créant de nombreuses scènes permettant des tête-à-tête entre Lady Susan (Kate Beckinsale, très à l’aise dans un rôle éloigné de ses prestations habituelles) et son amie Alicia Johnson (immuable Chloë Sévigny), le plus souvent à l’ombre des carrosses, et en transformant les échanges de lettres en dialogues et échanges verbaux moins monotones et beaucoup plus dynamiques. Le cinéaste a tiré intelligemment parti du fait que le vieux et noble Monsieur Johnson (Stephen Fry) interdit à sa femme la fréquentation de la sulfureuse Lady Susan pour créer ces scènes intimes où les deux amies peuvent échanger librement à l’abri des indiscrétions, comme dans les lettres finalement…

Avec beaucoup de malice et d’humour, Whit Stillman renforce avec ses dialogues la noirceur de lady Susan, le personnage principal, le cynisme et la mauvaise foi qu’elle affiche en toutes circonstances, ainsi que son amie Alicia, la bêtise crasse du soupirant de sa fille, sir James Martin, dont l’interprétation irrésistible et majestueuse de Tom Bennett confine au burlesque, avec une gestuelle presque keatonienne (il faut le voir se balancer come un dindon sur ses pattes, la main à la hanche,  en s’invitant sans prévenir chez les Vernon, la belle-famille de lady Susan, débitant une énormité après l’autre). Le tout baigne dans un humour décalé. Le personnage de Kate Beckinsale décrit-il les traits de Sir James Martin auprès de son amie en le traitant de « vastly rich, rather simple » (2) ? Chloë de Sévigny prête ses traits sophistiqués d’égérie indie américaine à Alicia pour lui répondre : « The ideal ! » (3)… Tout est à l’avenant, décalé, drôle, exquis, réglé au cordeau. Dans son souci d’en montrer un peu plus que ce qu’il y a dans le roman original, le cinéaste choisit par exemple de faire de la même Alicia une américaine, pour amener dans le film le contexte historique de l’époque, soit l’exil de certains américains en Angleterre après la guerre de l’indépendance). Ce sont de telles surprises et décisions qui font la réussite de Love & Friendship !

De plus, cette comédie des mœurs repose sur une esthétique très dynamique avec un ballet incessant de visiteurs, de valets ou encore de femmes de chambres qui entrent et qui sortent, un procédé qui rompt la monotonie d’un film assez verbeux il faut bien le dire. Ces portes enferment dans le secret les agissements de Lady Susan, encore une manière subtile de la part de Whit Stillman pour augmenter la réalité du roman de Jane Austen, donnant ainsi la sensation au spectateur de chausser des lunettes légèrement déformantes qui permettent de draper la protagoniste d’une sorte de dignité contraire à sa réputation de séductrice…

De nouveau tourné avec Kate Beckinsale et Chloe Sevigny, la paire d’actrices que Whit Stillman a déjà fait tourner ensemble comme amies dans Les Derniers Jours du disco (1998), Love and friendship est un film iconoclaste et réjouissant qui plaira aussi bien aux adeptes de Jane Austen qu’aux cinéphiles plus béotiens…

 (1) L’auteure célibataire

(2) Richissime, mais pas très futé

(3) C’est l’idéal

Love & Friendship : Bande annonce

Love & Friendship : Fiche technique

Titre original : Love & Friendship
Réalisateur : Whit Stillman
Scénario : Jane Austen (d’après son roman Lady Susan), Whit Stillman
Interprétation : Kate Beckinsale (Lady Susan Vernon), Morfydd Clark (Frederica Vernon), Tom Bennett (Sir James Martin), Jenn Murray (Lady Lucy Manwaring), Lochlann O’Mearáin (Lord Manwaring), Sophie Radermacher (Miss Maria Manwaring), Chloë Sevigny (Alicia Johnson), Stephen Fry (Mr. Johnson), Xavier Samuel (Reginald DeCourcy), Emma Greenwell (Catherine DeCourcy Vernon), Justin Edwards (Charles Vernon), Kelly Campbell (Mrs. Cross), Jemma Redgrave (Lady DeCourcy), James Fleet (Sir Reginald DeCourcy)
Musique : Benjamin Esdraffo
Photographie : Richard Van Oosterhout
Montage : Sophie Corra
Producteurs : Katie Holly, Lauranne Bourrachot, Whit Stillman, Raymond Van der Kaaij, Marco Cherqui, Producteurs délégués :Collin de Rham, Russell Pennoyer, Kieron J. Walsh
Maisons de production : ProductionWesterly Films, Blinder Films, Chic Films, Revolver Films, Arte France Cinéma
Distribution (France) : Sophie Dulac Distribution
Récompenses : –
Budget : 3 000 000 USD
Durée : 92 min.
Genre : Comédie
Date de sortie : 15 Juin 2016
Irlande, Pays-bas, France, USA – 2016

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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