Louise en hiver, un film de Jean-François Laguionie : critique

Louise en hiver sait que le printemps revient toujours, et avec lui la lumière et les souvenirs des beaux jours.

Synopsis : À la fin de l’été, Louise voit le dernier train de la saison, qui dessert la petite station balnéaire de Biligen, partir sans elle. La ville est désertée. Le temps rapidement se dégrade, les grandes marées d’équinoxe surviennent condamnant maintenant électricité et moyens de communication. Fragile et coquette, bien moins armée que Robinson, Louise ne devrait pas survivre à l’hiver. Mais elle n’a pas peur et considère son abandon comme un pari. Elle va apprivoiser les éléments naturels et la solitude. Ses souvenirs profitent de l’occasion pour s’inviter dans l’aventure. Jusqu’à ce qu’une explication lui soit révélée et que tout rentre dans l’ordre.

« L’un des privilèges de la vieillesse, c’est d’avoir outre son âge, tous les âges » Victor Hugo

La vie en société a imposé l’établissement de codes sociaux qui définissent la place de chacun, selon son âge, son sexe, son origine sociale etc… afin de faciliter les interactions entre les membres du corps social. Simple balise ou carcan rigide, le ressenti que l’on a de ce mode d’emploi est variable. Néanmoins, il est indéniable qu’il y a, volontairement ou non, une hiérarchie qui s’instaure, au profit de certains, au détriment d’autres. Ainsi, dans notre conception occidentale, l’ensemble de la vie sociale est avant tout pensé autour de la famille : deux adultes dans la force de l’âge et un nombre variable d’enfants. Le temps social est découpé pour répondre à leurs besoins, ils sont la norme et le cœur de la société. A la périphérie évoluent les autres, les gens seuls et les vieux, deux entités qui vont souvent de pair. Ni vraiment dans la société, ni complètement en dehors, ils sont en marge. C’est de ce point de vue que Louise regarde le monde, celui qu’elle décrit sur les pages de son journal un après-midi d’été, lorsqu’assise sur la plage elle observe les vacanciers et leur agitation. Elle consigne ses réflexions avec humour et lucidité, se sachant bien insignifiante au milieu de cette fourmilière estivale qui vibre de tout et de rien. En entomologiste amateur, elle prend des notes de ce qu’elle voit et nous met dans la confidence par l’intermédiaire de sa voix off, qui nous accompagnera tout au long du film.

Louise en hiver est un film sans dialogue mais au sein duquel la parole compte énormément. Le spectateur est dès l’introduction invité à partager les pensées de Louise, position qu’il conserve jusqu’au bout. En faisant coïncider la réflexion de son protagoniste avec celle du public, le réalisateur Jean-François Laguionie se garantit l’empathie de celui qui regarde en prévenant tout misérabilisme. On suit le cheminement de Louise pour apprivoiser une solitude qu’elle n’a au départ pas choisie mais au sein de laquelle elle finit par trouver une forme de sérénité. La vieille dame ne se plaint pas de ce qui lui arrive, n’y voit pas un coup malheureux du destin, elle vit la chose de manière simple et même ludique. En décidant de quitter sa maison de vacances (« trop de silence » justifie t-elle) pour aller s’installer sur la plage, se construire une cabane et vivre de la pêche à pied, elle s’extrait de la société pour partir à l’aventure. Il y a dans sa démarche à la fois le désir enfantin d’émancipation et l’envie adulte de chasser la routine en retrouvant une certaine forme d’intimité avec la nature. Le réalisateur fait d’ailleurs référence explicitement à Robinson Crusoé plusieurs fois dans le film. Se retrouver seule dans un environnement qui, s’il n’est pas hostile n’est pas familier, permet au personnage de repenser sa place au monde. C’est dans ce contexte que prend place le surgissement de souvenirs enfouis et presque perdus.

Dans son ermitage, Louise ne fait face qu’à elle même, c’est elle qu’elle retrouve donc en se rappelant la petite fille qu’elle était et la jeune femme qu’elle a laissée derrière elle. « On a fini par me marier» , raconte t-elle tout autant à elle-même qu’au spectateur. Pas d’amertume dans ce propos, seulement le constat d’une vie qui aurait pu être autrement, tous ces possibles qui s’offraient à elle à l’époque où rien ne semblait encore joué. Entre toutes ces Louise, elle tisse des liens oubliés. Laguionie a fait le choix de laisser son héroïne ne se confronter à personne d’autre qu’elle-même, donnant au film cette forme testamentaire. Cela permet de ne pas faire peser sur elle le poids de choix passés qui auraient pu faire tourner l’intrigue en règlement de comptes. Louise en hiver, c’est l’introspection d’une vieille femme qui se sait au crépuscule de sa vie et qui préfère se laisser aller à regarder le chatoiement des dernières lueurs du jour plutôt que de penser à la nuit à venir.

Au fil de la narration, on a l’impression de circuler dans une aquarelle. Louise serait la protagoniste d’une toile de Monet, parmi ces paysages de Normandie qu’affectionnaient tant les impressionnistes. Il y a quelque chose du documentaire ou plutôt du document dans le quotidien que le cinéaste choisit de montrer. Laguionie cherche à ancrer les gestes de Louise dans une mémoire ancestrale : se nourrir, construire un abri, se laver, cultiver son jardin, tout est présenté sans fioritures ni superflu. Outre cette voix légèrement éraillée – que l’on doit à Dominique Frot – le film est porté par une très belle partition qui accompagne le texte sans le surligner. Elle est présente sans être écrasante et confère à l’ensemble cette mélancolie des saisons froides. Louise en hiver est une œuvre contemplative et poétique qui s’attarde comme son personnage sur les détails d’un quotidien sublimé par la beauté d’un ciel d’automne avant les grandes marées d’équinoxe.

Louise en hiver : Bande annonce

Louise en hiver : Fiche technique

Réalisateur : Jean-François Laguionie
Scénario : Jean-François Laguionie
Interprétation : Dominique Frot (Louise – voix), Jean-François Laguionie (Pépère – voix), Diane Dassigny (Louise jeune – voix), Antony Hickling (Tom, le parachutiste – voix)
Musique : Pierre Kellner, Pascal Le Pennec
Directeur artistique : Jean-François Laguionie
Montage : Kara Blake
Producteurs : Jean-Pierre Lemouland, Galilé Marion-Gauvin
Co-producteurs : Rémi Burah, Olivier Père
Distribution : Gebeka Films
Récompenses : Annecy 2016 (sélection)
Durée : 75 minutes
Genre : Animation
Date de sortie : 23 novembre 2016
France – 2016

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Constance Mendez-Harscouët
Constance Mendez-Harscouëthttps://www.lemagducine.fr/
Mes premières amours de cinéma, c'est aux films d'animation que je les dois. La poésie du dessin animé est incomparable à mes yeux. J'ai ensuite élargi mes perspectives et ai découvert à quel point le champ du septième art était vaste et beau. Mon envie de films ne s'est jamais tarie. J'en ai vus et je continue d'en voir autant que je peux, car, au-delà d'être un divertissement, le cinéma façonne ma manière de voir le monde.

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