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© Le pacte | Miguel Garcés, Blanca Soroa, Juan Minujin, Patricia López Arnaiz | Les Dimanches

Les dimanches : À quoi rêvent les jeunes filles ?

Ainara, 17 ans, annonce un jour à ses proches qu’elle envisage sérieusement la vocation religieuse. Dans cette famille de la petite bourgeoisie espagnole, l’annonce est comme une trouée de mystère et d’incongruité, occasionnant toutes les réactions : inquiétude, dépit, respect apparent, révolte. Les dimanches, réalisé par Alauda Ruiz de Azúa et récompensé de la Coquille d’or au Festival du cinéma de San Sebastián, prend tout le monde à revers, croyants et incroyants, dans cette histoire de jeune fille amoureuse du Christ, nous signifiant ainsi, qu’au-delà des idéologies, des chapelles, reste à la fin, l’intériorité sacrée des personnes, contre laquelle on ne peut rien, contre laquelle on ne doit rien.

Le film, avec pudeur, délicatesse et, parfois aussi, perplexité, tourne autour d’une énigme : le cœur d’une jeune fille. De ce qu’elle en dit, ce cœur est rempli de l’amour de Dieu. Mais, aussi sincère semble-t-elle, doit-on la croire sur parole ? De quel amour s’agit-il au juste ? L’amour en creux de sa mère décédée qu’il faudrait combler d’illusions ? L’amour déçu d’un garçon qu’il faudrait orienter ailleurs, vers Celui qui ne trahira pas ? L’amour sublimé d’un prêtre ou d’une Mère supérieure ? On pourrait ergoter longtemps sur les déplacements, substitutions, ambivalences qui s’opèrent peut-être dans ce cœur juvénile. On pourrait arguer encore que, malgré cela, c’est encore le Dieu vivant qui l’a séduite, simplement et réellement. Chacun prendra la position qui lui sied, jaugera, selon ses croyances, le degré de névrose ou de mysticisme authentique qui étreint Ainara. Chacun sera ainsi invité à occuper, successivement ou opiniâtrement, les différentes places disposées autour d’elle, et dont on ne peut dire d’aucune qu’elle soit bien confortable. Chacun a ses raisons, comme dit Renoir, mais chacun a aussi sa part de médiocrité morale. Entre l’hypocrisie de la tante, incapable d’accueillir l’altérité, le respect mou, presque indifférent, du père, ou la bienveillance légèrement abusive de son directeur spirituel, tout le monde a son moment de bassesse, mais aussi son moment de noblesse. L’inquiétude de la tante n’est pas dénuée de bon sens ; le père fait tout de même généreusement confiance à sa fille, malgré son incompréhension ; et les personnes d’Église qui entourent Ainara sont souvent d’une grande justesse et d’une grande prudence lorsqu’elles interagissent avec une famille déboussolée.

L’anticlérical sera probablement déçu de trouver en Ainara une anti-religieuse de Diderot pour qui la liberté et l’amour se trouvent plutôt entre les quatre murs d’un couvent que dans un monde aux relations précaires et aux attachements conditionnels. Le croyant sera peut-être tout aussi déçu de trouver en elle une jeune fille de son temps, éprise de musique mondaine et de jolis garçons. Décidément, Ainara semble être faite pour décevoir. Mais ne déçoit-elle pas dans la mesure même où elle nous échappe ? Tour à tour sensuelle et erratique, audacieuse et timide, Ainara est un beau personnage qui ne se laisse réduire à aucune grille de lecture, spirituelle ou psychologisante. Elle est si opaque, sans même le vouloir, que tous, remués dans leurs certitudes, ne cessent de parler pour elle. Il semble que l’on n’ait pas vraiment envie d’entendre cette jeune fille, de l’entendre aussi bien parler de Jésus que de son désir pour quelque jeune homme, un désir dont elle ne se sent apparemment pas spécialement coupable, d’ailleurs. Elle est, en un sens, opaque à force de clarté, car, si on l’écoute bien — ce que personne ne fait autour d’elle —, c’est toujours son cœur, très simplement, qui la guide.

Le film joue sur un contraste paradoxal, comme pour nous faire éprouver le renversement de perspective qu’opère l’annonce d’Ainara. La plupart des scènes ont lieu dans des espaces clos, relativement réduits, assez mal éclairés, un peu étouffants. Au contraire, les scènes liées à l’Église se déroulent dans des lieux spacieux, plus ouverts, plus lumineux. Ces deux types de lieux renvoient, les uns, aux lieux de la sociabilité, les autres aux lieux de l’intériorité, les seconds étant bien plus respirables. C’est dans l’un de ces lieux, une église, à la fin de l’enterrement de sa grand-mère, qu’Ainara, dans une prière fervente et déchirée, extériorise enfin sa vie intérieure, s’affirme et s’abandonne à la fois — et encore ne le fait-elle qu’à travers une prière connue, comme pour nous frustrer d’un ultime dévoilement. Nous ne saurons jamais si les larmes et le grand sourire qui illumine ensuite son visage répondent d’une grâce divine. C’est ce que la réalisatrice, trop respectueuse de son personnage d’un respect sacré et trop consciente, semble-t-il, des limites éthiques de son art, se refusera à nous donner, préférant aux ingérences d’une narration omnisciente le mystère, exploré autant que préservé par les moyens du cinéma.

Les Dimanches – bande-annonce

Les Dimanches – fiche technique

  • Titre français : Les Dimanches
  • Titre original : Los domingos
  • Réalisation : Alauda Ruiz de Azúa
  • Scénario : Alauda Ruiz de Azúa
  • Photographie : Bet Rourich
  • Montage : Andrés Gil
  • Production : Sandra Hermida Muñiz, Nahikari Ipiña (es)
  • Sociétés de production : Buena Pinta Media, Encanta Films, Colosé Producciones, Think Studio, Sayaka Producciones, Le Pacte
  • Pays de production : Espagne, France
  • Langues originales : espagnol
  • Format : couleurs
  • Durée : 115 minutes

Note des lecteurs5 Notes
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