Je le jure : Juger le feu et l’impuissance

Dans Je le jure, Samuel Theis poursuit son exploration des marges sociales en croisant l’intime et le judiciaire. À travers le regard d’un ouvrier taiseux devenu juré d’assises, le film capte les silences d’un monde oublié, où la justice peine à rencontrer ceux qu’elle juge. Un récit âpre et habité, au bord des mots, des corps et du feu.

Un film abîmé

Ce film fait l’objet d’un accompagnement particulier pour sa sortie. La mise en garde, qui apparaît dans le dossier de presse du troisième long-métrage de Samuel Theis, Je le jure (en salle le 26 mars) comme sur le site de son distributeur, Ad Vitam, est inhabituelle. Elle renvoie à un texte qui précise que le film sort alors que l’enquête judiciaire qui vise le réalisateur à la suite d’une plainte pour viol est toujours en cours.

Dommage que Je le jure soit entaché par la plainte pour viol dont fait l’objet son réalisateur. Il est heureux qu’il sorte parce que c’est une œuvre forte et malheureux qu’il fasse partie des films abîmés. Formule maintenant consacrée pour tenter de sortir du dilemme : reconnaître les plaignants, les victimes sans pénaliser le travail collectif ni vouer un film à la disparition.

Nous nous devons de rappeler ces faits et poursuivons librement.

Photographie d’une justice impossible et portrait de vies qui n’existent pas

Indéniablement, le troisième film de Samuel Theis Je le jure fait partie de ces films de procès inspirés et inspirants qui laissent chez le spectateur l’empreinte d’un questionnement sur la valeur de nos idéaux de justice, sur ce qu’est pour nous, dans une société démocratique, faire justice. Mais il ne s’agit pas non plus que de cela. Je le jure subvertit le cadre pour livrer avec tact les entrailles et l’émotion d’autres films, existentiels et sociologiques : le portrait de classes sociales, de gens qui n’existent pas.

Tiré au sort pour faire partie d’un jury d’assises jugeant en appel un pyromane de 22 ans, Fabio (Julien Ernwein, acteur non-professionnel excellent, faux air de Michael Fassbender) taiseux et peu enclin à y aller, va devoir s’astreindre à ce devoir de citoyen et en ressortir transformé.

Le film de Samuel Theis est un récit d’initiation en même temps qu’un film de procès inspiré et habité, et plus encore la photographie d’une justice impossible et le portrait des vies qui n’existent pas.

D’autres films avec le film

Certes, Je le jure n’échappe pas à la portée pédagogique et morale que peut avoir la non-envie et l’embarras de devoir jouer le rôle de juré d’assises. Mais ce qui est très beau, ce sont toutes les échappées, marges et soubassements par lesquels le réalisateur vient constituer un autre film que son film initial. Tout d’abord, la manière très émouvante, charnelle et sensible dont il fait évoluer Fabio dans le milieu du sous-prolétariat de la Moselle. Dès l’ouverture très belle, on est parmi ces ouvriers, leurs rires, leurs fragilités et virilités ; ces scènes sont au plus près, au plus intime de leurs mondes. On est avec leurs corps usés même si jeunes, leurs visages racontant une classe sociale exploitée et annulée, une géographie sinistrée que le metteur en scène connaît bien pour y avoir filmé ses deux précédents opus, Party Girl et Petite Nature : le bassin minier mosellan.

On est aussi dans une histoire d’amour, celle de Fabio et de Marie, une femme plus âgée, qui s’aiment et vivent ensemble en cachette. Ces échappées, où nous ne sommes pas dans la salle d’audience mais au bord, dans un monde déshérité peu représenté au cinéma, sont le grand pari réussi du film. Son affranchissement esthétique et émotionnel des codes du film de procès tout en y apportant son sens profond et son humanité.

Portrait empathique et justice de profil

Dans le prétoire, Je le jure alterne entre initiation pédagogique des jurés par la présidente (Marina Foïs), plaidoiries d’avocats brillantes, vibrantes et puissantes, tout en laissant place à nouveau à un dernier film, le troisième : le portrait empathique de l’accusé (le jeune homme pyromane). Il n’est pas anodin que Theis filme le plus souvent les visages de profil, comme si de la justice nous ne pouvions en saisir que le profil.

Le texte intérieur des laissés-pour-compte de la parole

Puis il y a la parole que vont enfin prendre le jeune homme accusé et Fabio. Je le jure s’installe alors de face. Face à l’incompréhension qui sépare des mondes : vrai sujet du film.

Juger le feu et l’impuissance

C’est avec ce jeune accusé (la pyromanie est-elle altération du discernement ou abolition ? Et c’est quoi faire exister son émotion par le feu ?) autant qu’avec Fabio que nous mesurons l’envergure du film, ses enjeux, sa grâce et la question vitale qu’il poursuit, sa face précisément : qui sont le jeune homme accusé et Fabio ? Les connaissons-nous ? Et sommes-nous même capables de le faire, de créer des ponts vers eux ? Sur les visages du jeune homme et de Fabio, l’intensité des plans de Depardon dans 12 jours, la force dramatique de vies dans l’inaccès. Au droit, à la parole, à la justice. À la vie tout court.

Au bord de la fin, lors des délibérations où chaque juré émet ses doutes, ses réflexions et ses dilemmes sur la pertinence de la peine, le choix entre punir ou réinsérer, le choix entre espérer que le jeune homme change, alléger sa durée de détention ou le condamner à être cassé par la prison. Fabio trouve le courage de prendre la parole et de dire la vie vraie du film, sa face tragique : alors laissons-lui la parole.

De mémoire :

Je parle pas beaucoup, cela ne veut pas dire que je ne pense pas. Cet homme qu’on juge, on ne le comprend pas. Il est pas avec nous. Il n’existe pas. Et si on le condamne à 15 ans, on le condamne à ce qu’il est déjà : une inexistence, une vie infâme.

Bande-annonce : Je le jure

Fiche technique : Je le jure

  • Réalisateur : Samuel Theis
  • Scénario : Samuel Theis
  • Acteurs principaux : Julien Ernwein, Marina Foïs, Anne-Lise Heimburger, Valentin Merlet
  • Genre : Drame, film de procès
  • Durée : 1h47
  • Nationalité : France
  • Date de sortie : 26 mars 2025
  • Distributeur : Ad Vitam

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