It Comes at Night, un film de Trey Edward Shults : Critique

Trey Edward Shults confirme être un cinéaste à suivre avec ce It Comes at Night, thriller psychologique aussi passionnant que frustrant dans sa démarche qui ne parvient pas toujours à donner corps à ses belles idées, malgré une mise en forme éclatante.

Synopsis : Alors que le monde est en proie à une menace terrifiante, un homme vit reclus dans sa propriété totalement isolée avec sa femme et son fils. Quand une famille aux abois cherche refuge dans sa propre maison, le fragile équilibre qu’il a mis en place est soudain bouleversé.

Enfermés

Il n’y a rien de pire pour un film qu’une campagne marketing qui le vend mal. C’est une des principales choses qui va faire préjudice au nouveau long métrage de Trey Edward Shults. Car son It Comes at Night n’a rien d’un film d’horreur comme le laisse penser sa bande-annonce, du moins pas dans le sens dont pourrait l’entendre certains spectateurs. On navigue ici vers quelque chose qui tient plus du thriller psychologique même si il s’approche d’une certaine mouvance du cinéma d’horreur. Il est difficile de ne pas voir une parenté entre ce dernier et des œuvres comme The Witch sortie l’année dernière ou encore It Follows qui avait marqué 2015. Issus d’un horreur plus diffus, avant tout basé sur l’ambiance plus que sur le jumpscare facile, ce sont des films aux ambitions artistiques plus assumées, des récits qui cherchent à marquer un propos et qui s’imposent comme des miroirs déstructurés sur l’Amérique et ses dérives avec en prime un sous-texte sur la sexualité.

It-Comes-at-Night-Kelvin-Harrison-JrLà où It Follows trouvait son efficacité dans le regard nouveau qu’il portait sur son genre, assumant sa dimension de slasher et s’appropriant l’horreur de manière frontale, It Comes at Night souffre quant à lui d’avoir une approche plus prétentieuse sur son propre récit. Comme The Witch, il cache les contours les plus prévisibles de son récit sous une couche de développements « arty ». C’est une chose principalement visuelle, qui passe par un soin apporté sur l’ambiance et un maniérisme des plans qui impressionne par sa maîtrise mais qui subit le contrecoup d’une froideur trop technique. Il est évident que Trey Edward Shults est un metteur en scène consciencieux qui, accompagné d’une photographie somptueuse, construit une ambiance pesante avec habilité grâce à un travail sur l’obscurité et les jeux de lumières rarement vu dans le domaine. Les scènes de nuit, que ce soit dans les déambulations de la caméra dans une maison inquiétante sous une faible lumière ou encore les expéditions oniriques dans une forêt insondable, ont une force picturale assez impressionnante virant presque vers l’expressionnisme. It Comes at Night est magnifique, bourré d’idées de mise en scène qui permettent de faire monter une tension souvent insoutenable et qui montre que l’horreur n’est jamais aussi bien que lorsqu’elle se focalise sur une ambiance. Mais malheureusement on aura du mal à ressentir quoique ce soit face à une œuvre plus rhétorique que vraiment sensorielle et qui aligne surtout les symboliques pour jouer sur le doute plutôt qu’elle ne cherche à nous troubler à travers la psyché de ses personnages.

It-Comes-at-Night-Joel-EdgertonUn constat qui frappe dès la scène d’ouverture qui se veut brute et marquante, mais qui est dénuée d’émotions et dont on a du mal à s’y impliquer. S’ensuivent peu après des plans sur un tableau de Pieter Brueghel, Le Triomphe de la Mort, inspiré de l’époque de La Grande Peste et qui met l’Homme face à son égalité dans la mort. Avec ça, It Comes at Night expose ses enjeux et thématiques sans grande subtilité car, même si le spectateur n’est pas familiarisé avec le tableau, il s’attarde suffisamment dessus pour qu’on voit ce que signifie ce dernier. Surtout qu’au cours de son intrigue, il réemploie beaucoup d’éléments visuels issus de cette oeuvre d’art. Laissant le doute sur l’épidémie qui a frappé le monde, et qui d’ailleurs prend la forme de la peste, pour se recentrer sur les deux familles qui vont être amenées à cohabiter, le film va jouer sur la paranoïa et le doute qui jonchent de telles situations. La peur de l’autre, les frontières – symbolisées par la porte rouge qui permet l’accès à la maison – etc. Tout ça finit par prendre la forme d’une fresque pertinente sur l’Amérique notamment sous le gouvernement Trump, mais ce n’est jamais vraiment dans sa dimension politique que le film révèle ses plus belles fulgurances. C’est autour de la fièvre adolescente du fils que It Comes at Night trouvera ses réflexions les plus passionnantes. Faisant entrevoir le surnaturel et l’onirisme, il plonge dans une horreur plus psychologique et fascinante qui donne toute la liberté d’interprétation du film notamment sur sa conclusion. Malheureusement cet aspect de l’histoire rentre maladroitement en collision avec l’aspect plus terre à terre de la cohabitation entre les deux familles. L’enchaînement entre l’un et l’autre est souvent didactique, c’est d’autant plus dommage que c’est la partie la plus prévisible qui prend les devants de la scène. En particulier lorsque cela aboutit à un dernier acte qui joue maladroitement ses cartes et peine à confronter ses personnages à l’horreur malgré des acteurs vraiment très convaincants, surtout un Joel Edgerton impeccable en patriarche prêt à tout et Kelvin Harrison Jr. très juste dans le rôle de son fils.

It-Comes-at-Night-Riley-Keough-Christopher-AbbottIt Comes at Night est un thriller psychologique aussi passionnant que terriblement frustrant. Le film n’est jamais à court d’idées mais ne les exploite que très maladroitement. C’est d’autant plus dommage que visuellement on a affaire à des propositions de cinéma audacieuses, Trey Edward Shults prouve clairement qu’il est un cinéaste de talent. Mais son erreur est de ne pas avoir su choisir entre l’horreur pure ou le thriller plus retors, ce qui fait que son récit a constamment le cul entre deux chaises et n’aboutit dans aucune des deux directions. Il est trop souvent au-dessus de son sujet et malgré ses réflexions politiques loin d’être inintéressantes, il loupe le coche de l’émotion et du malaise adolescent qui aurait été bien plus troubles. Plus encore, c’est de lui que provient l’interprétation la plus enrichissante du récit et du titre It Comes at Night, et qui sied parfaitement à l’épais mystère de son contexte. D’où vient vraiment cette étrange épidémie ?

It Comes at Night : Bande-annonce

It Comes at Night : Fiche technique

Réalisation et scénario : Trey Edward Shults
Interprétation : Joel Edgerton (Paul), Christopher Abbott (Will), Carmen Ejogo (Sarah), Kelvin Harrison Jr. (Travis), Riley Keough (Kim),…
Image : Drew Daniels
Montage : Trey Edward Shults et Matthew Hannam
Musique : Brian McOmber
Décors : Sally Levi
Costume : Meghan Kasperlik
Producteur : David Kaplan et Andrea Roa
Société de production : A24 Films et Animal Kingdom
Distributeur : Mars Films
Durée : 97 minutes
Genre : Thriller, horreur
Date de sortie : 21 juin 2017

États-Unis – 2017

[irp]

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.

Good Luck, Have Fun, Don’t Die : autopsie d’une humanité sous perfusion numérique

Gore Verbinski convoque voyages dans le temps, IA malveillante et équipe de bras cassés pour radiographier notre addiction au numérique. "Good Luck, Have Fun, Don't Die" est un film généreux et inventif, hanté par l'ombre des Daniels, et qui bute, comme nous tous, sur l'incapacité à vraiment se déconnecter.

Juste une illusion : Ce qu’on croyait déjà vivre

Avec "Juste une illusion", Toledano et Nakache replongent dans les années 80 pour raconter l’éveil amoureux de Vincent, 13 ans, au cœur d’une famille juive et arabe haute en couleur. Entre les disputes des parents, les maladresses du grand frère et les premiers élans du jeune adolescent, le film explore avec humour et tendresse ce moment fragile où l’on croit déjà comprendre la vie. Porté par une mise en scène vibrante, une direction d’acteurs impeccable et une reconstitution délicieusement vintage, le récit mêle questionnements intimes, enjeux sociaux et nostalgie lumineuse. Une comédie dramatique généreuse, où chaque émotion sonne juste et où l’on se reconnaît, quel que soit notre âge.

La fille du konbini : disconnect days

Adapté du roman de Sayaka Murata, "La Fille du konbini" suit Nozomi, jeune femme en pleine reconstruction après avoir fui la toxicité du monde corporate. Refuge dans une supérette, camaraderie inattendue et redécouverte des plaisirs simples : Yûho Ishibashi filme avec une infinie délicatesse cette parenthèse suspendue où l'immobilité apparente cache une lente remontée à la surface. Un rejet en douceur des injonctions à l'ambition, porté par la retenue naturaliste d'Erika Karata.
Frédéric Perrinot
Frédéric Perrinothttps://www.lemagducine.fr/
Passionné de cinéma depuis mon plus jeune âge, j'articule depuis ma vie autour du 7ème art, un monde qui alimente les passions et pousse à la réflexion. J'aspire à faire une carrière dans le cinéma, ayant un certain attrait pour l'écriture et la réalisation. J'aime m'intéresser et toucher à toute sorte d'arts ayant fait du théâtre et de la musique. Je n'ai pas de genres de films favoris, du moment que les films qui les représentent sont bons. Même si je tire évidemment mes influences de cinéastes particuliers à l'image de David Lynch, mon cinéaste fétiche, Michael Mann ou encore Darren Aronofsky. Ces cinéastes ayant en commun des univers visuels forts et un sens du romantisme qui me parlent particulièrement.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.

Good Luck, Have Fun, Don’t Die : autopsie d’une humanité sous perfusion numérique

Gore Verbinski convoque voyages dans le temps, IA malveillante et équipe de bras cassés pour radiographier notre addiction au numérique. "Good Luck, Have Fun, Don't Die" est un film généreux et inventif, hanté par l'ombre des Daniels, et qui bute, comme nous tous, sur l'incapacité à vraiment se déconnecter.