Evolution de Kornél Mundruczó : du devoir de mémoire à la résilience

Avec Evolution, le cinéaste hongrois Kornél Mundruczó et sa femme scénariste puisent dans leur propre histoire pour montrer le difficile chemin de la résilience pour une famille juive frappée par l’horreur de la Seconde Guerre mondiale. Saisissant.

Synopsis de Evolution :  D’un souvenir fantasmé de la Seconde Guerre Mondiale au Berlin contemporain, Evolution suit trois générations d’une famille marquée par l’Histoire. La douleur d’Eva, l’enfant miraculée des camps, se transmet à sa fille Lena, puis à son petit-fils, Jonas. Jusqu’à ce que celui-ci brise, d’un geste d’amour, la mécanique du traumatisme.

 History of Violence 

Kornél Mundruczó, le réalisateur de Evolution, est un cinéaste qui aime donner, voire asséner des coups percutants avec son cinéma. Découvert par l’auteure de ces lignes avec White God, un film canin mais allégorique sur l’évolution inquiétante de la société hongroise, et dont la beauté n’avait d’égale que la dureté du propos, il s’est démocratisé avec un film Netflix nommé aux Oscars en 2021, Pieces of a Woman, encore un film qui frappe fort avec sa séquence d’ouverture de 25 minutes qui laisse le spectateur aussi pantelant que la protagoniste, un film qui s’appuyait déjà sur leur vécu.

Il n’en est pas autrement avec Evolution. L’évolution en question concerne trois générations d’une même famille, marquée de la pire des façons par la Seconde Guerre mondiale.  Le métrage est découpé en 3 volets de durées plus ou moins égales. Le premier récit concernant la grand-mère Eva quand elle était bébé, est le plus violent psychologiquement; il n’est pas sans rappeler Le Fils de Saul de László Nemes, le compatriote aussi inspiré  du cinéaste. Ici, pratiquement aucun dialogue. Trois hommes en manteau de cuir sont filmés en légère contre-plongée, dans un  terrifiant clair-obscur, entrant dans une sombre pièce en béton. Bien que l’esthétique mystérieuse façonnée par l’excellent directeur de la photographie français Yorick le Saux fasse immédiatement penser aux camps d’Auschwitz, on ne comprend pas tout de suite ce qu’on voit : des nazis, des sonderkommando, des volontaires polonais ? Au fur et à mesure que l’on réalise ce qui se passe, la tension devient de plus en plus difficilement supportable jusqu’au bout de cette section habilement filmée pour apparaître ne faire qu’un seul plan séquence – comme pour les deux autres sections du film d’ailleurs -. La graine est plantée, l’immersion du spectateur est complète.

La deuxième partie de Evolution se passe dans un appartement de Budapest, plusieurs décennies plus tard. Nous sommes chez une Eva vieillissante, échevelée (Lili Monori), frappée de démence sénile – comme la mère de l’héroïne dans Pieces of a Woman – ; elle est avec sa fille Lena (Annamária Láng). Baignée de lumière, la séquence est un long dialogue entre mère et fille, comme dans un jeu de ping pong où chacune se renvoie la balle du trauma de leur judéité : celui d’être née dans les camps, et celui d’avoir subi une enfance ponctuée par le récit de la vie au camp, une vie elle-même reçue par transmission des propres parents de Eva, puisqu’elle avait 2 ans au moment de la libération ; une vie fantasmée, une vie imaginée et ressassée jusqu’à l’obsession. Lena est venue notamment pour récupérer un certificat de judaïsme qui lui permettrait de soustraire son fils Jonas d’une école allemande où il n’est pas toujours le bienvenu. Comme elle le dit « nous étions juifs quand il ne fallait pas, nous ne pouvons pas être juifs quand il le faut »… ici aussi, et malgré le soleil éclatant, les symboles choisis par Kornél Mundruczó pour signifier le poids de ce traumatisme qui se transmet à la chaîne confinent à l’horreur, une horreur surréaliste, d’une grande force et d’une grande beauté.

Adapté de leur propre pièce, ce film co-écrit avec sa femme Kata Wéber est peut être celui qui est le plus optimiste dans leur collaboration. Même si Jonas (Goya Rego), la quatrième génération, ploie encore sous le poids de leur histoire commune, il va de l’avant. Vivant à Berlin avec sa mère, Jonas est allemand et juif, juif et allemand. Avec une séquence de fin qui porte l’illusion ou l’espoir d’un mieux dans cette famille, dans cette communauté meurtrie. Evolution est un film exigeant, et Kornél Mundruczó est un cinéaste exigeant qui ne filme pas pour ne rien dire. Un des grands cinéastes de la nouvelle génération.

 Evolution– Bande annonce 

Evolution- Fiche technique

Titre original : Evolution
Réalisateur : Kornél Mundruczó
Scénario : Kata Wéber
Interprétation : Lili Monori (Éva), Annamária Láng (Léna), Goya Rego (Jónás), Padmé Hamdemir (Yasmin)
Photographie : Yorick le Saux
Montage : Dávid Jancsó
Musique : Dascha Dauenhauer
Producteurs : Viola Fügen, Michael Weber, Viktória Petrányi, Martin Scorsese, Coproducteurs : Júlia Berkes, Michel Merkt, Tobias Pausinger
Maisons de Production : Proton Cinema, Match Factory,  CoProduction : ZDF/Arte
Distribution (France) : Dulac Distribution
Durée : 97 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  18 Mai 2022
Allemagne – Hongrie – 2021

Note des lecteurs1 Note
4.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.
Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.