« Chicken of the Dead » : le voleur et la volaille

Chicken of the Dead est une farce hyperbolique. Un court métrage de dix minutes battant en brèche un magnat de l’agroalimentaire ne reculant devant rien pour gagner quelques parts de marché. Une satire réussie, parfois même jubilatoire, sur laquelle revient, en appendice de ce texte, le scénariste Yacine Badday.

Quoi de plus rafraîchissant qu’un court métrage d’animation sortant des sentiers battus ? Écrit par Yacine Badday et Florent Guimberteau, réalisé par Julien David, Chicken of the Dead raconte l’histoire tragicomique, et pathétique, d’un magnat de l’agroalimentaire fuyant un chaos qu’il a lui-même initié. Sous ses dehors de Frankenstein de l’industrie alimentaire, Bernard Lepique écoule par dizaines de milliers des « Poulets Quasi » génétiquement modifiés. Un soir, alors qu’il se rend à une réception organisée en son honneur par la mairie, il voit un parterre d’admirateurs se muer en hommes-poulets zombiesques après avoir consommé son nouveau produit révolutionnaire.

Comme dans Shaun of the Dead, l’antihéros ne prend pas immédiatement conscience du chaos en devenir : il est en train de jeter aux toilettes l’une de ses cuisses de poulet peu ragoûtantes quand l’assistance se transforme en menace ambulante décérébrée et friande de chair. Et comme dans Zombie, le chef-d’œuvre de George A. Romero, la société de consommation se voit passée à la lessiveuse critique. Exit le centre commercial et les mannequins symboliquement connotés, bienvenue dans un centre de fabrication de poulets chimiquement altérés, dont l’ingrédient de base ressemble à une bouillie repoussante et quasi fluorescente. Bernard Lepique campe lui-même une caricature de l’industriel français tel qu’on se complaît à l’imaginer chez les plus fanatiques mélenchonistes : il maudit la France, ses impôts, sa prétendue ingratitude et se revendique du peuple, celui-là même qu’il empoisonne au quotidien avec ses produits douteux.

Certes, nous ne sommes pas ici chez Hayao Miyazaki ou Isao Takahata. Le plaisir éprouvé en visionnant Chicken of the Dead n’a rien à voir avec la beauté plastique des images de Christophe Blanc (pourtant réussies) ou avec un quelconque onirisme contemplatif. Ce qui constitue la ligne cardinale du récit, et le soubassement comique, c’est la cruauté des riches industriels, leur absolue absence de scrupules, leur incommensurable absurdité. Dès l’ouverture, il est question de chirurgie esthétique et d’argent. Quand Bernard Lepique doit fuir, il cherche à prendre place dans un hélicoptère, exactement comme le font les milliardaires au Brésil. Alors qu’il cherche à mettre la main sur ses précieuses économies, planquées dans les fauteuils de la compagnie, celles-ci ont la forme de billets estampillés « $O$ ». Et pour couronner le tout, les fameux Corn Flakes de Kellogg’s se voient judicieusement détournés quand la tête d’un homme-poulet vient transpercer l’une de leurs boîtes. N’est-ce pas là une belle mise en abîme du capitalisme mondialisé ?

En dix minutes rythmées et souvent hilarantes, un regard chargé d’ironie vient se poser sur l’industrie agroalimentaire, sur la viande génétiquement modifiée, sur les grands patrons boursouflés de leur propre importance et sur les consommateurs idiots utiles d’un capitalisme dénué de scrupules. C’est à la fois outrancier, jouissif et traversé de références. On en redemande.

Supplément – Interview

Le scénariste Yacine Badday a accepté de répondre à nos questions à propos de son travail dans Chicken of the Dead.

Comment s’est déroulée la rédaction à quatre mains de Chicken of the Dead ?
L’idée originale vient de Florent Guimberteau, coscénariste et coproducteur du film. Il avait écrit une première mouture et cherchait un scénariste pour développer le projet. À ce moment-là, Julien était déjà partant pour réaliser le film, mais ne souhaitait pas le co-écrire. C’est lui qui m’a mis en relation avec Florent. J’ai beaucoup aimé le postulat. On est donc repartis des premières idées de Florent pour renforcer la satire sociale, centrer l’action sur cette dynamique de la cavale nocturne. Et, ne vous moquez pas, on a également creusé la psychologie de ce cher Bernard. Par ailleurs, Julien ne cosigne pas le scénario, mais il a suivi de très près l’écriture et amené beaucoup d’idées. Il a ensuite adapté le script en vue de la réalisation.

La critique de la société de consommation fait penser au Zombie de George Romero, tandis que le côté parodique et le titre du court métrage voisinent avec Shaun of the Dead. Quelles ont été vos influences lors de l’écriture du film ?
Il y a sûrement une pelletée de références ou d’hommages inconscients. Il y a du Zombie, oui, mais on s’est aussi référé aux Mutants de l’espace de Bill Plympton. Forcément à South Park et aux Simpsons des meilleures années. Mais aussi aux grands moments de l’émission Capital, pour une scène malheureusement coupée. Durant l’écriture, j’ai également pensé à Batman Returns de Burton, en raison du personnage de Max Shreck, interprété par Christopher Walken. Et aux mémoires de Bernard Tapie, mais cela va sans dire.

Quand Bernard Lepique met la main sur ses économies, ses billets sont estampillés « $O$ ». Pourquoi cette volonté de dénoncer, sous forme d’hyperbole, le monde industriel et financier ?
Ce n’est pas tant une dénonciation que le portrait d’un personnage incapable de ressentir autre chose que sa propre souffrance. Cet auto-apitoiement qui empêche toute remise en question nous amusait et nous tenait à cœur ! Concernant la référence au « $O$ », je crois que cela fait partie des nombreux ajouts de Julien lors de la réalisation.

Une suite à ce court métrage est-elle prévue, ou envisageable ?
Oui ! Un projet de série est en développement, toujours co-produit par Melting Prod et Anoki. Elle est toujours centrée sur le personnage de Bernard. La série a été présentée au Cartoon Forum fin 2017, mais l’écriture a été mise en pause le temps de la production du court. À suivre, comme on dit.

Pour découvrir l’univers graphique du film :

Synopsis : Ce samedi soir, la ville de Gerbier est réunie pour célébrer l’œuvre de Bernard Lepique, créateur du célèbre Poulet Quasi, un produit 50% industriel, mais surtout 50% bio. Mais quand Bernard propose la dégustation de son nouveau produit, le Quasi Braisé, les habitants présents se transforment en êtres hybrides, mi-poulet mi-zombi. Traqué, notre pauvre magnat doit fuir pour sauver sa peau.

Fiche technique 

Un film de Julien David
Ecrit par Florent Guimberteau et Yacine Badday
Création graphique : Christophe Blanc
Musique : Jean-François Olivier
Produit par Anoki et Melting Prod, avec le soutien du Fonds d’aide à l’Innovation du CNC, du CNC – Cosip, de la Région Occitanie, de la Sacem / Gindou Cinéma et de Vosges Télévision

Note des lecteurs6 Notes
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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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