Avignon : un festival de bons sentiments

Dans la fournaise douce d’un été avignonnais, les corps suent, les voix résonnent, les affiches se déchirent au vent. Une troupe vacille entre espoirs froissés et éclats de rire, portée par le pouls vibrant du théâtre de rue. Johann Dionnet y glisse une romance fragile, prise entre des tréteaux de fortune, des bouffonneries de boulevard et de nobles cadences classiques. Le charme opère en partie, même lorsque le maquillage fond et que les masques, doucement, se fissurent.

Pour son premier long-métrage, Johann Dionnet prolonge le sujet de son court métrage de 2022, Je joue Rodrigue, qui se situe déjà pendant le festival d’Avignon. Le réalisateur nous immerge ainsi dans la réalité de ce magnifique festival, qu’il connaît très bien, créé en 1947 par Jean Vilar, et devenu aujourd’hui l’une des plus importantes manifestations internationales du spectacle vivant contemporain.

Dans une ville d’Avignon magnifiée par une mise en scène au cordeau, avec des images de ses remparts et de son célèbre pont (le dernier Lelouch, Finalement, y faisait également une superbe référence), l’atmosphère chaude et fébrile vécue par les troupes de théâtre en recherche de spectateurs et de notoriété dans les rues bondées de la ville et dans les salles, est très bien rendue. Les séances de tractage et de parade dans la ville, avec une scène envoûtante devant le fameux Palais des Papes, montrent ainsi parfaitement la lutte pour la différenciation des pièces de théâtre, clé pour l’avenir de leurs représentations et des financements associés.

A la fois film choral et film de troupe, vu sous l’angle d’une comédie romantique estivale, Avignon nous fait suivre particulièrement les vicissitudes et autres complications d’une équipe de comédiens, qui joue une pièce de boulevard au nom caricatural de Ma sœur s’incruste. Une troupe qui tire le diable par la queue et menace de se faire expulser en raison de la faible fréquentation de sa pièce, disons-le, de qualité médiocre. Le réalisateur nous fait aimer cette bande de comédiens, et notamment Serge le metteur en scène (interprété par un Lyes Salem très convaincant), Coralie sa compagne (jouée par une excellente Alison Wheeler qui crève l’écran par son sens des relations humaines) et Patrick campé avec brio par Johann Dionnet lui-même !

Dans ce groupe soudé, Stéphane est un acteur en mal de reconnaissance dans ses rôles actuels. Ami proche de Coralie, il rencontre par hasard Fanny, une ancienne connaissance, qui joue elle dans Ruy Blas de Victor Hugo, ce grand classique ! Tombant instantanément amoureux d’elle, il lui fait croire, pour tenter d’être à la hauteur, qu’il joue Rodrigue dans Le Cid de Corneille. Par un concours de circonstances, et certains quiproquos plutôt drôles, une sorte de jeu de dupes va s’installer entre eux, leur interdisant de se voir jouer pendant tout une partie du film. Cela fait naître une ambiguïté, dont on sort, comme on le sait, toujours à son détriment.

Introduire cette dimension romantique dans le scénario est plutôt bien vu; elle apporte une forme de suspens sur l’avenir de cette relation, mais ce n’est que partiellement réussi :

  • D’abord le casting de ce couple est décevant : ni Baptiste Lecaplain dans le rôle de Stéphane (bien meilleur tout de même que dans Jamais sans mon Psy), ni Elisa Erka (vue dans Tendre et Saignant en 2021) n’arrivent à être à la hauteur de leur rôle central, par un jeu manquant cruellement de relief dans les sentiments exprimés;
  • La deuxième limite est d’opposer les grands classiques et le théâtre de boulevard, le second trop au détriment du premier alors que ces genres de théâtre ont leur public spécifique, comme au cinéma les films dramatiques et les comédies. Cela donne l’impression que le réalisateur accentue ce manichéisme uniquement pour faire rire, et ce n’est pas toujours réussi, comme le spectateur pourra en juger.

Malgré ces limitations, le réalisateur adresse une question essentielle de la relation amoureuse : doit-on se montrer plus beau que l’on paraît pour plaire, au risque de décevoir ? Et subtilement une scène très réussie fait une métaphore avec le personnage du valet Ruy Blas de Victor Hugo et son amour pour la reine d’Espagne, pour lequel il doit se fait passer pour le noble Don César; la fin est hélas dramatique pour Ruy Blas, lors de la découverte du pot aux roses ; en sera-t-il de même pour Stéphane et Fanny dans Avignon ?

Conclure le film hors des murs d’Avignon est par ailleurs assez décevant, voire un peu bâclé, même si on est soulagé pour l’avenir de la troupe de Ma Sœur s’incruste ! Mais on aura passé un bon moment devant cette belle comédie estivale, à quelques jours du démarrage du festival d’Avignon 2025. Et ce film est davantage une déclaration d’amour au théâtre dans sa dimension spectacle vivant, plutôt qu’une comédie romantique qui restera au fond presque anecdotique.

Bande annonce – Avignon

Fiche technique – Avignon

  • Réalisation : Johann Dionnet
  • Scénario : Johann Dionnet, Benoît Graffin, Francis Magnin
  • Année de production : 2025, date de sortie en France : 18juin 2025
  • Genre : Comédie romantique, film choral
  • Pays d’origine : France
  • Durée : 1h43
  • Lieu de tournage : Avignon (Vaucluse)
  • Production : Nolita Cinema
  • Co-production : TF1 Studio, France 2 Cinéma
  • Distribution : Warner Bros. France
  • Attachées de presse : Audrey Le Pennec, Leslie Ricci, Camille Madelaine
  • Musique originale : Sébastien Torregrossa
  • Directeur de la photographie : Thomas Rames
  • Montage : Sylvie Landra
  • Direction du casting : Anne Fremiot
  • Costumes : Dorothée Lissac
  • Décors : Frédéric Grandclère
  • Ingénieur du son : Philippe Welsh
  • Direction de production : Jean-Marc Gullino

Casting principal

  • Baptiste Lecaplain : Stéphane
  • Élisa Erka : Fanny
  • Lyes Salem : Serge
  • Alison Wheeler : Coralie
  • Johann Dionnet : Patrick
  • Constance Carrelet : Amélie
  • Rudy Milstein : Marc
  • Amaury de Crayencour : David
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3

Festival

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Bruno Arbaudhttps://www.lemagducine.fr/
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