« Savane, la saga des Munroe » : frères ennemis

Les éditions Glénat publient Savane, la saga des Munroe, l’intégrale des aventures d’une famille blanche au Kenya. Christian Perrissin et Boro Pavlovic dressent un portrait saisissant d’une dynastie coloniale en plein délitement, confrontée à ses conflits internes et aux évolutions historiques d’un Kenya déchiré entre héritage colonial et tensions raciales persistantes.

Les Munroe ne sont a priori pas à plaindre. Dans un Kenya relativement pauvre, ils font office de riches propriétaires terriens blancs, établis depuis plusieurs générations dans la vallée du Rift. Cependant, les temps changent et ils voient leur autorité contestées par les mutations d’une société qui ne tolère plus les privilèges hérités d’un autre âge. Parallèlement, une maladie ravage leurs récoltes et amenuise leur pouvoir économique.

Le pivot dramatique de cette fresque familiale et coloniale n’est autre que Sean Munroe, le fils cadet. Accusé injustement du meurtre sordide de Mama Nzambi, sa petite amie kikuyu issue des quartiers précaires de Nairobi, il est victime d’un passage à tabac en prison et profite d’un transfert pour s’évader. Alors que les autres membres du clan semblent submergés par leurs propres préoccupations – la tenue du domaine agricole, un mariage intéressé pour le père de famille –, Sean campe un bouc émissaire idoine, poursuivi par la police mais surtout par l’ombre pesante des injustices passées. Christian Perrissin et Boro Pavlovic nous font en effet rapidement comprendre qu’il doit payer pour tous les méfaits blancs passés sous silence.

Le drame familial s’enrichit ainsi d’éléments d’enquête policière passionnants, notamment à travers la traque haletante de Sean à travers le bush kenyan. Cette dimension apporte une tension dramatique et narrative diablement efficace, permettant en seconde intention d’approfondir les fractures profondes d’un pays marqué par les séquelles du colonialisme et les rancœurs accumulées entre communautés. En toile de fond, des événements réels comme l’affaire Cholmondeley, symptomatique de l’impunité dont bénéficiait encore récemment une certaine élite blanche, donnent à la fiction une dimension ancrée dans le réel, qui renforce la crédibilité du récit.

Visuellement, Boro Pavlovic réalise un travail remarquable, porté par un trait précis, élégant et une maîtrise impressionnante des paysages et expressions. Son dessin réaliste saisit avec finesse la beauté rude de la savane africaine, la tension palpable des interactions humaines et offre un portrait particulièrement soigné des personnages africains, évitant avec succès les pièges de la caricature ou de l’exotisme facile. Il donne corps à un récit qui, loin de se réduire à une simple chronique des rivalités familiales, s’érige en une authentique fresque sociale – les disparités communautaires, géographiques, historiques… Savane, la saga des Munroe explore avec acuité les conséquences des inégalités structurelles et le poids des préjugés raciaux, plaçant le destin de Sean au centre d’une intrigue aux ramifications complexes, dont sa famille, souvent abjecte, n’est que la pointe avancée.

En réinventant habilement les codes du feuilleton familial pour les enrichir d’une réflexion subtile sur les réalités historiques et sociales du Kenya contemporain, Christian Perrissin et Boro Pavlovic livrent une œuvre à la fois divertissante et profonde, vivement recommandée aux amateurs de récits mêlant suspense, histoire et aventure. Du bidonville de Kibera aux plaines de Magadi, d’un inspecteur de police intègre et obstiné à un frère jaloux et sociopathe, tout contribue à restituer les fissures d’un pays en proie à des profondes divisions.

Savane, la saga des Munroe, Christian Perrissin et Boro Pavlovic
Glénat, mars 2025, 200 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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