« Putain de chat » : pour l’amour d’un félin

Dans ce préquel de sa série culte, Lapuss’ remonte aux origines du mal, c’est-à-dire au moment précis où un chat a ouvert les yeux sur le monde, s’est rendu compte que sa mère était « une vraie mocheté », et que l’humanité tout entière méritait d’être dominée. Avec son humour féroce et sa tendresse vacharde, Putain de chat rejoue la création du monde version litière et sarcasme.

Le trait est noir, rond, minimaliste. Mais sous cette simplicité s’abrite une comédie féroce de la cohabitation. Lapuss’ a le don de rendre philosophiques les trivialités félines. Ses chats parlent cru, pensent fort et se prennent, comme tout bon animal domestique, pour le nombril du monde. C’est d’ailleurs la grande révélation du livre : on ne vit pas avec son chat, on vit chez son chat. Tout le reste découle de ce renversement fondamental de la hiérarchie des espèces.

Dans ce préquel, on découvre Moustique, chaton noir au regard de plomb et à la langue bien pendue, qui commente tout, observe tout, juge tout – surtout les humains. D’entrée de jeu, Lapuss’ frappe fort : « Bon bah, premier constat : ma mère est une vraie mocheté. » La tendresse, ici, se dit dans le rejet. C’est la loi du chat : mépriser d’abord, aimer ensuite, mais de façon discrète et conditionnelle.

À travers ces petits dialogues ciselés, Lapuss’ invente une métaphysique du quotidien. Le rire jaillit de la disproportion entre la petitesse des situations et la gravité du ton. Qu’un chat découvre la défécation, et c’est une révélation cosmique : « J’ai découvert un truc ! Quand je me concentre et que je pousse fort, il se passe quelque chose que je comprends pas… » – avant qu’un autre, plus pragmatique, s’écrie : « Mec, t’es un putain de distributeur de friandises !!! » Ce mélange d’émerveillement naïf et de vulgarité assumée résume parfaitement l’esprit Lapuss’ : le comique naît du contraste entre l’innocence animale et la bêtise humaine.

Les scènes s’enchaînent, chacune comme une bulle de vérité sur la cohabitation forcée. Dans l’appartement, tout devient territoire, enjeu, bastion : le canapé, la boîte en carton, la baignoire, le lit. Rien n’échappe à la loi féline. Quand l’humain croit posséder un objet, le chat, lui, le revendique aussitôt : « Ouais, il m’appartient maintenant. Ainsi que les draps, la couette et le tapis. » Le comique vient de cette guerre d’usure permanente entre la logique du confort humain et celle du chaos félin.

Mais sous le sarcasme, Lapuss’ distille une vraie tendresse. Moustique n’est pas qu’un râleur ; il incarne aussi cette mélancolie du chat, être libre condamné à la captivité. « J’ai des sentiments un peu contradictoires avec mon humaine », confie-t-il à un congénère dodu nommé Chamallou. « D’un côté, j’ai envie de lui dévisser la tête et m’en servir comme pot à vomi. Mais elle s’occupe bien de moi, alors je me sens un peu coupable. » On ne saurait mieux résumer la condition de tout animal de compagnie, et peut-être même celle de l’amour moderne : un mélange d’agacement, de dépendance et de remords.

L’humour de Lapuss’ tient aussi à sa langue. Les jurons fusent comme des miaulements, jamais gratuits, toujours justes. Il y a dans ce « putain de chat » quelque chose qui relève de la tendresse blasphématoire qu’on réserve aux êtres qu’on adore malgré soi. Et quand un chat déclare, l’air grave : « Je peux venir dormir aussi ? » avant de se faire rembarrer par un compère – « Barre-toi, boloss ! Tu vois bien que l’Airbnb est complet ! » –, c’est tout le génie de l’auteur qui éclate : un humour contemporain, ultra-vivant, qui parle autant à ceux qui ont un chat qu’à ceux qui en ont été victimes.

Graphiquement, le noir et blanc renforce la mécanique du gag : pas d’artifice, juste des formes épurées, un humour rythmé comme un strip américain et dialogué à la Audiard. Chaque case est une mini-pièce de théâtre, chaque bulle un aphorisme de mauvaise foi. Sous ses airs de cartoon simple, Putain de chat est un traité d’observation comportementale : Lapuss’ capte le moindre tic, le moindre non-sens de la vie domestique, et les transforme en scènes d’une lucidité hilarante.

Et puis, il y a ce ton si rare : le désespoir doux, l’absurde tendre. Quand deux chats se demandent pourquoi leur espèce n’a pas encore pris le pouvoir sur Terre, la réponse fuse, définitive : « Giga flemme. » 

Ce préquel n’a rien d’un simple retour aux origines. C’est une redécouverte du monde à hauteur de moustaches. En lisant Putain de chat, on rit, bien sûr, mais on se reconnaît aussi dans cette humanité qui croit domestiquer, alors qu’elle ne fait que… servir.

Putain de chat, Lapuss’ et Tartuff
Éditions Marabulles (Marabout), octobre 2025, 64 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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