« Mental Incal » : incalifiable ?

Les éditions Les Humanoïdes associés publient Mental Incal, de Mark Russell et Yanick Paquette. Préquelle caractérisée par son humour décapant et son exploration d’un Psycho-monde parallèle, l’album parvient à prendre langue, sans heurts, avec l’œuvre vertigineuse de Mœbius et Alejandro Jodorowsky.

C’est avec passion et curiosité que Mark Russell et Yanick Paquette se sont lancés dans une entreprise, délicate, de réappropriation. En reprenant à leur compte l’univers de Jean Giraud et Alejandro Jodorowsky, en inscrivant Mental Incal juste avant les événements de L’Incal noir, ils s’exposent à des comparaisons inévitables et se voient contraints d’approfondir des figures et thématiques préexistantes.

Dans ses propositions graphiques, Yanick Paquette fait ainsi face à des personnages et lieux parfois déjà définis, qu’il ne peut remodeler qu’à la marge, hybridant de ce fait sa propre sensibilité avec celle de Mœbius. Chacun aura son propre avis sur la question, mais les deux bédéistes s’en sortent à notre sens avec les honneurs, sans falsifier le matériau originel et en mettant en scène, sous un jour nouveau, John Difool, les Bergs ou le Méta-Baron.

Mark Russell portraiture le premier comme un détective privé incompétent et pathétique, prenant volontiers ses informations auprès d’un médium et réagissant davantage à l’instinct qu’à la réflexion. Le personnage apparaît (une nouvelle fois) intellectuellement inférieur à Deepo, la mouette à béton qui l’accompagne partout – et se désole couramment de sa nonchalance et de sa stupidité. Le scénariste narre l’histoire des seconds, dont l’extrême bureaucratie et la foi sans borne supposent qu’ils ignorent l’existence d’une planète sous prétexte… qu’elle ne figure pas sur leurs cartes. Leur proto-reine, de son côté, est capable d’enfanter une civilisation entière et de l’annihiler quelques cycles d’accouplement plus tard. Russell fait enfin du dernier cité un père aimant, pétri de regrets et nanti d’une résilience à toute épreuve, lancé dans une double quête parsemée d’obstacles.

Mental Incal aborde un monde parallèle spirituel, le Psycho-monde, régi par un ordre de psycho-nonnes, qu’il oppose à un Vivo-monde bouillonnant et parfois rebutant. C’est par ce truchement que Mark Russell radiographie la spiritualité et ses fondamentalismes, les psycho-nonnes se rendant coupables d’actes violents, sans aucune forme de procès, au nom d’une cause supérieure perçue comme indiscutable. Le Psycho-monde et l’Incal s’influencent tous deux de multiples façons.

C’est sur cette base que Mental Incal organise une traque obstinée et collective, chaque personnage, ou presque, étant impliqué d’une manière ou d’une autre dans la quête de l’Incal, entité-artefact très puissante. Le multivers imaginé par Mark Russell et Yanick Paquette ajoute une couche de lecture supplémentaire à un univers fictif déjà riche et complexe. Mais il ne s’agit pas tant de céder à la mode que d’introduire de nouveaux personnages et enjeux, tout en soignant une mise en planche élaborée en orfèvre, avec notamment des contours de cases différenciés et des couleurs vives flattant l’œil.

Mental Incal offre une préquelle à l’histoire originale de L’Incal. Porteuse d’idées neuves développant l’univers de Jean Giraud et Alejandro Jodorowsky, la bande dessinée se distingue aussi par la qualité remarquable de ses dessins, conçus parfois sous forme d’hommage (comment appréhender autrement les représentations de la Cité-Puits ou cette chute-suicide passée à la postérité, observée à travers un point de vue inédit ?). Visuellement, Yanick Paquette pourrait d’ailleurs se réclamer d’un Kevin O’Neill, pour ses lignes inventives et dynamiques. Il s’éloigne en revanche davantage du style d’un Juan Gimenez, illustrateur à qui l’on doit La Caste des Méta-Barons.

L’humour, pas toujours des plus raffinés, tapisse l’album de part en part. On pourrait citer les exemples à l’envi, de cette bureaucratie berg absolument kafkaïenne à ce John Difool insouciant, perçant sa combinaison spatiale en cherchant à s’extirper d’un passage étroit les poches débordant de trésors. Parfois même satirique, notamment dans son approche des croyances religieuses et philosophiques, toujours inventif, Mental Incal s’abouche en tout cas parfaitement avec l’œuvre de Jean Giraud et Alejandro Jodorowsky, qu’il complète, précède et prolonge dans un même élan inspiré.

Mental Incal, Mark Russell et Yanick Paquette
Les Humanoïdes associés, mai 2023, 110 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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