« Lodger » : amour noir

Les éditions Delcourt publient le thriller graphique Lodger, de David et Maria Lapham. Autour de deux personnages crépusculaires, les auteurs déploient un récit sombre, désespéré, et sanglant.

Parfois, l’amour, c’est un peu comme investir dans un film à gros budget : tu y mets de la passion, tout ton cœur, en pure perte. Pour un moment extatique, tu te lances dans des projets fous, insensés, voire désespérés. Mais à la fin, si tu te plantes, tout ce que tu récoltes, c’est une énorme dette émotionnelle et une bande-annonce quelque peu embarrassante de tes erreurs. En juxtaposant deux voix, celle du narrateur et celle du personnage principal, David et Maria Lapham transforment Lodger, thriller graphique sépulcral, en un témoignage puissant sur les amours déçus et leurs contrecoups les plus extrêmes. À Elroy, dans l’Arizona, bled paumé au point que les records de température ne sont même pas enregistrés, Ricky et Dante se rencontrent un peu par hasard : lui, voyageur, loue l’atelier du paternel, désoeuvré depuis un accident qui l’a laissé diminué et alcoolique. Elle, à peine sortie de l’enfance, cède à la fascination que le nouveau venu exerce sur elle.

Cette histoire, le lecteur ne la découvre que par bribes, à l’aide de sauts temporels. Dans une construction narrative sophistiquée, David et Maria Lapham brouillent les pistes, font passer des vessies pour les lanternes et exploitent en clerc la duplicité de leurs personnages – dont l’art du déguisement est tout sauf anodin. Le noir et blanc est expressif, crépusculaire. Il se met au service d’une revenge story opposant deux personnages rendus au dernier degré de la folie, capables des pires cruautés. Dans Lodger, les noms se dédoublent, les faits se falsifient et les points de vue adoptés contiennent des angles morts propres à dérouter le lecteur.

« Si le monde était rempli de saints, on inventerait le Diable avant d’être tous morts d’ennui. » Cette citation extraite de Lodger illustre très bien les fondements sur lesquels s’appuient David et Maria Lapham. Ricky Toledo, 18 ans, a soif de vengeance et n’entretient de relations sincères qu’avec son flingue paré d’or, baptisé « Golddigger ». Elle arpente les États-Unis aux trousses d’un blogueur-tueur qu’elle aime aveuglément, au-delà de la raison. Ce que les auteurs organisent avec soin tout au long de leur album, c’est la rencontre, ivre de conflictualité, entre deux esprits malades et bornés, dans une Amérique où le rêve s’est tari aussi vite que les revenus d’un ouvrier blessé, où la taule et l’orphelinat constituent des lieux de transit. Car mine de rien, Lodger s’hybride d’une dimension sociale à ne pas sous-estimer. Et s’il est explicite dans la monstration de la violence, il l’est tout autant à l’endroit des dysfonctionnements conjugaux et familiaux. Un diamant aussi noir que le charbon.

Lodger, David et Maria Lapham
Delcourt, septembre 2023, 128 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Digger : satire à balles réelles !

Dans un Hollywood asphyxié par l'absence de prise de risques et l'uniformisation, quel bonheur de pouvoir compter sur une oeuvre telle que "Digger", qui, si elle n'évite pas certains écueils, se révèle être de la trempe de ces films qui osent, qui bousculent, sans ménager le spectacle et le dépaysement attendu de ce genre de productions. Une œuvre qui va diviser, mais qui a le mérite d’exister. Rien que pour cela, l'effort mérite d'être salué.

Doraemon et le Château sous-marin : un cœur sous la carrosserie

"Doraemon et le Château sous-marin" plonge le chat-robot bleu et sa bande dans les abysses, entre camping aquatique, mythes de Mu et de l'Atlantide et peuple des profondeurs. Remake d'un classique de 1983, le film sonde l'âme des machines avec Buggy, véhicule au grand cœur. Une aventure tendre et sage.

Les Roches rouges : L’art de l’enfance

Dans Les Roches rouges, Bruno Dumont filme les jeux et les amours de l’enfance avec le sérieux qu’ils méritent, sans en atténuer le ridicule ni la violence. Sous le soleil de la Côte d’Azur, l’innocence a ses abîmes, et les gestes les plus simples viennent révéler ce que nos vies d’adultes s’emploient à recouvrir.

Détective Conan : L’Ange déchu de l’asphalte – un bolide qui cale au démarrage

Le plus grand petit détective du Japon file à moto aux côtés de Chihaya Hagiwara, la « Déesse du vent », pour traquer un bolide fantôme sur les routes de Yokohama. Un thriller survolté porté par son héroïne et un final à tombeau ouvert, mais dont l'enquête cousue de fil blanc peine à passer la seconde.

Raisons et Sentiments (2026) : le romantisme sous cloche

Georgia Oakley adapte le roman de Jane Austen avec Daisy Edgar-Jones et Esmé Creed-Miles en sœurs Dashwood. Tourné en 35 mm dans le Devon, le film soigne son naturalisme et sa sororité, mais peine à retrouver la satire sociale et la profondeur émotionnelle qui faisaient la force du texte original.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« La Bataille du glyphosate » : un scandale sanitaire

Aurore Gorius et David Lopez publient aux éditions Steinkis un livre-enquête sur le glyphosate.

« Sid Cooper 2 » : contre les ronces

Pour la conclusion de ce diptyque, Pendragon ne baisse jamais le volume. "Sid Cooper" mêle teen movie, fantastique, shōnen, comics, animation et culture punk dans un généreux capharnaüm graphique. Sous cette énergie pop affleure, mine de rien, une histoire intime, celle des blessures que l’on transmet et des deuils inconsolables.

« Amériques » : avant que Lafayette ne devienne une légende

Avant l’Hermione, avant le héros célébré des deux côtés de l’Atlantique, il y eut La Victoire et une première traversée clandestine. Avec Amériques, Esther Gil et Laurent Paturaud racontent cette aventure française dans la guerre d’Indépendance américaine en déplaçant légèrement le regard : Lafayette est là, mais le véritable guide se nomme Charles-François du Buysson.