« Les Migrants du temps » : à travers les âges

Les éditions Delcourt publient le quinzième et dernier tome de la série Les Futurs de Liu Cixin. « Les Migrants du temps » raconte l’histoire de 80 millions de réfugiés cherchant à s’établir dans un futur plus prospère et durable. Et qui vont de surprise en surprise.

« Cette migration dans le temps est un projet universel porté par toutes les nations de la Terre. » Comme souvent, Liu Cixin imagine un avenir privé d’espoir, confronté à une nature humaine autodestructrice et aux affres du bouleversement climatique. Cette fois, la science ne sera d’aucun secours immédiat, puisque Wu Feng, en qualité d’ambassadeur, aura la lourde charge de représenter l’homme de l’Anthropocène face à des civilisations futures qui, chacun l’espère, auraient trouvé une solution satisfaisante à la catastrophe environnementale.

Prenant place dans des caissons de cryogénisation, Feng et ses acolytes savent qu’ils ne pourront gérer que quatre réveils et que leur voyage ne pourra en aucun cas excéder les 1200 ans. La quête d’un nouvel éden commence par un bond temporel de 100 années. Les migrants sont confrontés à un monde scindé en deux blocs qui s’opposent militairement, dans un contexte de raréfaction des ressources naturelles. L’Organisation mondiale des conflits opère des calculs sibyllins pour connaître l’issue d’une guerre putative et le leader Sedi Dexa, refusant d’admettre la défaite des siens, projette d’employer les migrants temporels comme chair à canon.

Non sans peine, les migrants temporels s’extirpent de ce bourbier pour tenter leur chance dans un ailleurs encore plus lointain : cette fois, le bond sera de 500 années. Six réflecteurs sont alors en orbite pour exploiter l’énergie du soleil, la technologie apparaît plus avancée, avec notamment la présence de transmetteurs quantiques, mais Wu Feng, soucieux de conserver son humanité, repousse d’un revers de main la perspective de vivre dans une société qui ne les accepterait qu’en procédant par ségrégation. Nouvel essai, cette fois de mille ans. Le monde extérieur étant devenu inhospitalier, les humains se sont réfugiés dans un monde immatériel, l’Abstrakt. Ils peuvent vivre par la seule puissance de leur imagination dans des réalités parallèles, pour l’éternité. Mais cette solution n’est pas pleinement satisfaisante. Et cette civilisation future ne manifeste pas un enthousiasme débordant à l’idée de les accueillir : « L’intérêt est proche de zéro. Nos individualités immatérielles voient plutôt d’un mauvais oeil l’arrivée d’humains primitifs provenant d’un passé lointain. »

Dans l’adaptation de Sylvain Runberg et Serge Pellé, les écueils se multiplient durant le long périple des migrants temporels. À chaque fois, l’homme, par sa nature ou ses actes, empêche toute forme de dialogue constructif et d’entente avec Wu Feng et les siens. En ce sens, le récit apparaît pessimiste, même si sa conclusion apporte l’espoir d’un renouveau. Sans déployer des trésors d’imagination, « Les Migrants du temps » constitue un témoignage assez habile sur les travers de l’humanité et sur la nécessité, vitale, de respecter notre milieu de vie. Il condense aussi, d’une certaine façon, toutes les thématiques qui ont constitué l’étoffe de cette série, du solutionnisme technologique aux conflictualités humaines en passant par la dégradation environnementale.

Les Futurs de Liu Cixin : Les Migrants du temps, Sylvain Runberg et Serge Pellé
Delcourt, septembre 2023, 70 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Le vent dans les saules » : suspendre le temps

Sous la plume de Michel Plessix, l’univers pastoral imaginé par Kenneth Grahame retrouve une seconde jeunesse. Une fresque douce et mélancolique où l’amitié, la nature et les caprices composent une partition d’une rare délicatesse.

« Monet en quête de lumière » : la vie intime d’un génie pictural

Avec "Monet en quête de lumière", Aurélie Castex épouse un regard. À hauteur d’homme, au fil des saisons et des doutes, sa bande dessinée retrace l’itinéraire d’un peintre obsédé par l’insaisissable, jusqu’à faire de la lumière elle-même un sujet.

« Les Saiyans (Full Color, Tome 2) » : le moment où tout bascule

Ce deuxième volume de l'arc Saiyans concentre ce que Dragon Ball a de plus brutal et de plus sublime. C'est ici, peut-être, que la série devient grande.