« Leave Them Alone » : un western qui refuse les mirages du mythe

Avec Leave Them Alone, Roger Seiter (scénario) et Chris Regnault (dessin) signent une fresque ambitieuse, tendue, qui s’inscrit dans la grande tradition du western. Paru aux éditions Bamboo (Grand Angle), l’album se déploie sur 160 pages denses et nerveuses, où le souffle de l’Ouest n’a rien de romantique : il sent la poussière, la sueur et le sang.

1874, Dead Indian Peak, un relais perdu sur la piste de Flagstaff. L’époque est charnière : la Guerre de Sécession est derrière, la conquête de l’Ouest s’accélère, les tribus amérindiennes sont massivement déplacées, et les routes s’ouvrent aux diligences, convois et aventuriers de fortune. Dans ce paysage souvent crépusculaire, les voyageurs sont des proies faciles, les migrants des cibles commodes et les femmes – au centre du récit – souvent réduites au rang de butin charnel.

C’est dans ce contexte qu’évoluent Marian Potter, vieille tenancière de relais, et la jeune Elfie, bientôt rejointes par Mattie, survivante d’un massacre. Trois femmes en armes, figures de résistance, anti-héroïnes, qui vont se trouver entraînées malgré elles dans un affrontement sanglant… Pour autant, et contrairement aux apparences, Leave Them Alone n’est pas tout à fait une histoire de justice ou de vengeance. Le langage qu’il parle est celui des survivant.e.s, des écorché.e.s. On ne cherche pas ici le duel héroïque sous le soleil de midi, mais la lutte âpre, désespérée, de ceux qui n’ont pas ou plus le choix.

Les personnages sont volontiers ambivalents, parfois rugueux, rarement sympathiques, mais toujours crédibles. On ne sait jamais vraiment de quel côté de la barrière morale ils finiront par basculer. C’est dans ces zones grises que le récit prend toute sa puissance. Un père de famille qui s’éclipse au nom d’une vengeance qui lui va lui coûter (symboliquement) sa fille. Une prostituée qui mène un double jeu. Un coffre que d’aucuns convoitent…

Chris Regnault déploie ses planches comme des séquences filmées. Certaines scènes se lisent comme un panoramique de Sergio Leone, d’autres rappellent la brutalité sèche de Sam Peckinpah. Le mythe doré de la Frontière laisse place à un monde d’incertitudes, de trahisons et de luttes pour la survie. Dans ces contrées, les figures de loi sont peu nombreuses et relativement lâches ; la prédation circule quasi librement, et s’invite à tous les râteliers : argent, sexe, pouvoir.

Avec Leave Them Alone, Roger Seiter et Chris Regnault livrent un western de haute tenue, sombre et parfois spectaculaire. Un récit qui parle moins de la conquête que du prix à payer pour survivre dans un monde où tout semble mouvant, les frontières comme la morale. Car dans cette Amérique de 1874, la seule loi qui vaille est souvent celle du fusil.

Leave Them Alone, Roger Seiter et Chris Regnault
Bamboo, 15 octobre 2025, 160 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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