« Le Chanteur perdu » : jeunesse envolée

Dans un récit partiellement autobiographique, Didier Tronchet raconte le long périple d’un bibliothécaire pour retrouver son chanteur favori. En se basant sur quelques menus indices émaillant les chansons de Rémy Bé, Jean cherche aussi à renouer avec le jeune rebelle idéaliste qu’il fut.

« L’idée qui m’avait fait sauter dans le TGV pour rejoindre le Finistère ne m’apparaissait plus aussi nettement. C’était une idée lumineuse et romanesque… À présent, elle me semblait juste foireuse. » C’est avec une pointe d’autodérision que Jean, narrateur et principal protagoniste, commente ses propres péripéties. Il se décrit lui-même comme un ancien rebelle reconverti en « petit bibliothécaire d’arrondissement ». Un homme solitaire, sans attache familiale apparente, en burn-out et désireux de profiter de ce congé-maladie pour enfin rencontrer Rémy Bé, un chanteur qu’il écoute depuis sa jeunesse et duquel il se sent proche. Cependant, d’autres raisons, plus intimes, semblent présider à cette odyssée : « Je n’étais pas dupe… Cette folle virée était surtout l’occasion de me sortir de moi-même… » Car en renouant avec ses références culturelles de jeune rebelle, Jean cherche aussi à s’affranchir de ce qu’il est devenu et de reprendre contact avec celui qu’il a été.

Les premières pages du Chanteur perdu tendent à caractériser Jean comme un individu relativement pathétique. Sa vie ? C’est « un peu comme si James Dean était devenu chauffeur d’autobus… » Au travail, il se sent écrasé par le « tsunami chronique » des nouveautés. Et son appartement regorge en effet de magazines, de bouquins ou de films sur lesquels il doit rédiger des fiches qui le rebutent plus qu’elles ne le passionnent. Il y a là, au creux de ce portrait de bibliothécaire désabusé, une critique acerbe du monde culturel. Jean confesse : « Je voyais agir autour de moi le nivellement permanent, la dictature de la nouveauté, la course au toujours plus… » À travers son antihéros, Didier Tronchet présente les éditeurs, les lecteurs et les spectateurs comme prisonniers d’un engrenage consumériste faisant de la culture un bien marchand comme les autres. L’emploi de vocables tels que « frénésie » ou « surabondance » ne laisse aucune place au doute : Jean s’inscrit en faux contre contre cette culture jetable et même pas recyclable.

En suivant le fil des paroles de Rémy Bé, Jean gagne Morlaix, où le chanteur fut professeur de biologie. Il part ensuite à la recherche de Maxence, l’ami qui lui fit découvrir ces chansons qui, depuis, ne cessent de l’obséder. C’est un nouveau choc : alors que lui, l’idéaliste rebelle, n’a jamais été en mesure d’améliorer la vie d’autrui, Maxence est devenu le directeur d’un hôpital qu’il modernise avec passion. Jean enchaîne les périples et croise la route d’un artiste de stand-up sur le retour, de Pierre Perret ou encore de la sœur de Rémy Bé, qui lui offre – ainsi qu’au lecteur – une parenthèse didactique sur l’histoire de sa famille en Indochine. Jean apprend que son artiste favori a subi le racisme en France et que son père, riche et puissant durant la période coloniale en Indochine, connut ensuite le dénuement et vécut douloureusement le déracinement à Paris. La filiation patrilatérale est d’ailleurs l’une des clefs de l’album, puisqu’elle éclaire d’un jour nouveau Rémy Bé et permet de mieux appréhender ses choix de vie.

Quatre couleurs prédominent dans Le Chanteur perdu : le bleu, le vert, le jaune et, dans une moindre mesure, le rose. Les dessins de Didier Tronchet s’apparentent à des esquisses améliorées, parfois dénuées d’arrière-plan, mais fondues dans un ensemble graphique suffisamment cohérent pour que le lecteur ne reste pas sur sa faim. L’humour perle régulièrement. Jean, en plein burn-out, décide de vivre en prenant exemple… sur son chat. Une fois son périple entamé, il commentera ses propres péripéties, dans une sorte de méta-discours ironique. Il suffit d’un extrait pour comprendre de quoi il retourne, mais aussi à quel point son aventure peut paraître absurde : « J’ai essayé de comprendre comment j’avais pu atterrir chez un garagiste breton, dans le lit de son fils mort. » La quête de Jean est dès le départ soumise à un aléa important, exprimé en ces termes dans les dernières pages de l’album : « Je m’étais construit un fantasme d’ami… et la réalité m’a rattrapé… ou plutôt c’est moi qui ai fait 12 000 kilomètres pour la rejoindre. »

Il faut cependant nuancer ce dernier constat. D’abord parce que la rencontre demeure finalement beaucoup moins amère qu’attendu. Ensuite parce que le « chanteur perdu » du titre pourrait autant être Rémy Bé que Jean lui-même, dont l’existence a basculé d’un idéalisme intransigeant à un ronron las et lénifiant sans qu’il puisse se l’expliquer. Rencontrer le chanteur de sa jeunesse, c’est renouer avec une partie de lui-même, empreinte de nostalgie, qu’il pensait probablement perdue à jamais. Là est sans doute la sève de cette bande dessinée fort sympathique, prolongée par une interview démêlant le vrai autobiographique du faux romancé.

Le Chanteur perdu, Didier Tronchet
Dupuis, novembre 2020, 184 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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