« Le Chant de la femme parfaite » : les abîmes de l’oubli

Avec Le Chant de la femme parfaite, paru aux éditions Delcourt, Makyo et Bruno Cannucciari proposent un roman graphique qui interpelle autant par son thème original que par sa réalisation soignée. En explorant les frontières entre réel et fantastique, entre introspection psychologique et phénomènes paranormaux, les auteurs livrent un récit poignant, porté par une narration subtile et un dessin élégant.

Alan Zédher est un ancien cryptologue de l’armée française, atteint d’une forme incurable de paludisme, qui le ronge à petit feu. Une tragique erreur en Afghanistan l’a conduit à démissionner. Soupçonné d’avoir mal décrypté une communication essentielle, entraînant la mort de plusieurs camarades, il a quitté l’armée dans la honte et se retrouve aujourd’hui assailli par la culpabilité. Pourtant, il soupçonne une modification dans le spectre électromagnétique d’avoir été responsable de cette bévue. À ce traumatisme s’ajoute une maladie aux symptômes dévastateurs, et bientôt l’abandon par Catherine, une femme qu’il aime profondément mais qui ne peut plus supporter son état médical et souhaite rejoindre une ONG en Afrique. Makyo et Bruno Cannucciari ne ménagent pas leur protagoniste, soutenu par quelques amis fidèles, dont Frank, un médecin et confident.

En plein désarroi alors que se multiplient les crises et que Catherine l’a laissé seul, Alan rencontre par hasard une femme énigmatique, sosie parfait de celle qu’il aime. Apparue mystérieusement au centre d’un crop-circle, Omaïa lui annonce venir d’une dimension parallèle. Elle détient un pouvoir guérisseur et sollicite l’aide d’Alan pour sauver son propre monde, en péril. Cette mission de portée universelle n’est pas sans conséquence pour le protagoniste, puisqu’il est à nouveau confronté, sous une forme nouvelle, à son amour impossible pour Catherine. Les auteurs ouvrent ainsi la voie à une réflexion sur la résilience et le sacrifice.

Le paranormal et la parapsychologie s’invitent dans la crise existentielle d’Alan. Makyo et Bruno Cannucciari vont révéler peu à peu les intentions d’Omaïa et amenuiser la résistance que lui oppose Alan, alors même qu’une relation naissante apparaît entre eux. L’ancien cryptologue ne peut faire fi de son intérêt pour une femme qu’il considère comme idéale ; et cette entité venue d’une communauté extraterrestre très soudée ne ménage pas sa peine pour récolter ce dont les siens ont terriblement besoin : un enfant qui leur apporterait, dans son ADN, de quoi combattre l’épidémie qui les met à mal. 

Graphiquement, Bruno Cannucciari délivre une œuvre tout en finesse. Son trait délicat et ses ambiances soigneusement travaillées offrent à l’histoire une véritable profondeur visuelle, rehaussée par des couleurs douces et enveloppantes. On a également droit à des séquences muettes très cinématographiques, traduisant notamment la dégradation de l’état physique du héros, ou des moments en suspens, par exemple d’introspection. 

Pour pleinement adhérer au Chant de la femme parfaite, il faudra cependant suspendre son incrédulité et accepter les facilités qui entourent la relation entre Alan et Omaïa. Car si la réflexion proposée sur l’amour, le traumatisme et le sacrifice est globalement convaincante, on peine à concevoir qu’un ancien militaire doté d’un bagage scientifique et technique accepte sans ciller de satisfaire aux besoins d’une femme venue d’ailleurs. Il y avait là, probablement, matière à étoffer leurs rapports et leurs lignes de tension. 

Le Chant de la femme parfaite, Makyo et Bruno Cannucciari
Delcourt, février 2025, 104 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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