La piste de Yéshé, Jonathan pour l’éternité

Avec ce dix-septième épisode de sa série Jonathan, le dessinateur Suisse Cosey met un terme en beauté à l’une des aventures les plus originales de la BD franco-belge. Jonathan a beau avoir (plutôt bien) vieilli, son amour pour le Tibet, les grands espaces et les rencontres humaines reste intact.

Alors qu’il s’apprêtait à rentrer chez lui en Suisse, Jonathan n’est finalement pas monté à bord de l’avion Delhi-Genève pour lequel il avait déjà son billet. La raison : une lettre où sa correspondante lui propose un rendez-vous au monastère de Yéshé, où elle prévoit de se trouver en juin. On finit par apprendre (planche 13) que cette mystérieuse correspondante n’est autre que Drolma, que Jonathan avait en quelque sorte apprivoisée (elle avait 9 ans) dans Pieds nus sous les rhododendrons, le troisième album de la série. Depuis, Drolma a fait son chemin et elle est mère de deux filles à qui elle a raconté l’histoire de Jonathan.

Entre voyage et méditation

Pour aller à son rendez-vous, Jonathan retrouve avec un plaisir non dissimulé, une occasion de voyager en moto. Il apprécie autant les lieux qu’il traverse que les rencontres occasionnelles. Au monastère, il apprend que Drolma ne devrait arriver que dans plusieurs mois. S’il veut la retrouver, pas d’autre solution que de patienter. Le voilà hébergé dans une cellule, à vivre au rythme de la vie du monastère. Il en profite pour discuter avec les uns et les autres et se trouve mêlé aux croyances locales.

Introspection

On osait à peine espérer un nouvel album de cette série. Par touches subtiles, Cosey revient sur le personnage et son parcours, ses goûts et ses idéaux. En convoquant quelques personnages qui ont marqué aussi bien Jonathan que les lecteurs/lectrices de la série, le dessinateur ne se contente pas de jouer sur la corde sensible de la nostalgie, il tire une sorte de bilan en se faisant un devoir de rechercher avant tout le positif.

Jonathan et la liberté

Malgré un mode de vie tourné vers le dénuement matériel et une errance quasi constante, Jonathan ne cherche pas spécialement à s’engager du côté de la cause écologique qu’il se contente de défendre implicitement. Ce qui ne l’empêche pas d’utiliser la moto (symbole de sa liberté de mouvement) pour se déplacer dès qu’il en a l’occasion. Et il n’hésite jamais à l’utiliser sur des terrains vierges, qu’il pollue.

Un personnage avec qualités et défauts

Puisqu’il est question des défauts du personnage, on remarque que, en dépit de son physique de baroudeur sympathique et ouvert à tout et surtout aux autres, Jonathan se révèle individualiste à sa façon. En effet, malgré de nombreuses rencontres et un charme indéniable, il ne développe jamais ses attaches sentimentales pour aller jusqu’à une liaison amoureuse forte. Il ressort que c’est bien avec Kate qu’il aurait pu s’épanouir. Malheureusement, on le sait depuis le septième album de la série (Kate), la jeune femme ne pouvait pas rester au Tibet, alors que Jonathan était trop attaché à cette région pour la quitter. Mais le temps des regrets est loin et Kate a sa vie de famille avec des enfants.

Aspect politique

Autre point fondamental dans la vie de Jonathan, son engagement dans la défense du peuple tibétain vis-à-vis de l’oppresseur chinois. Ici, la question du vocabulaire est fondamentale. Jonathan évoque plusieurs fois « nos libérateurs » rappelant que les chinois se considèrent, avec une grande assurance, comme tels. Les tibétains doivent donc se défendre de cette agression qui n’est évidemment pas que verbale. Ils le font à leur manière et la narration sous-entend que Drolma y joue un rôle, ce qui explique son retard au rendez-vous du monastère.

Prendre le temps

Lors de son séjour au monastère, Jonathan ne se contente donc pas de regarder les jours passer. Le rapport au temps est ainsi un point de réflexion fondamental de l’album. Bien évidemment, si Jonathan retarde éternellement son retour en Europe, c’est parce qu’il sait qu’il y retrouverait un mode de vie dicté par la rentabilité, l’efficacité et donc un rythme qu’il aurait beaucoup de mal à supporter, lui l’adepte de l’introspection (qui sera mise en évidence par quelques pages de son carnet personnel). Comme par hasard, Jonathan va trouver le moyen de s’impliquer dans la lutte contre l’oppresseur chinois (jamais nommé ouvertement), allant jusqu’à se comporter de manière suicidaire.

Dualité réalité/fiction

Enfin, on ne peut pas refermer cet album sans remarquer combien l’auteur joue merveilleusement avec le point sans doute le plus caractéristique de la série : l’autofiction assumée qui ne tourne jamais à une autosatisfaction qui pourrait mener à de la suffisance. Jonathan est le double de Cosey (désigné avec l’initiale C), personnalité et goûts compris très certainement. Même s’il est difficile de faire la part des choses, les aventures de Jonathan sont inspirées de souvenirs de Cosey, là où il a pu aller (après le premier album). Ici, Cosey joue avec maestria sur la dualité entre personne et personnage. Ainsi, dès le début il instille le doute dans les esprits des filles de Drolma : Jonathan serait-il une personne réelle ou bien un personnage de fiction, alors que Drolma et ses filles sont de toute façon pour nous des personnages de fiction. Cosey en profite au passage pour évoquer l’évolution des mœurs vis-à-vis du mariage pour les Tibétains. Enfin, très naturellement, il instille également le doute entre rêve et réalité.

Une belle maîtrise

Alors, même si cet album comme le précédent met en évidence un trait un peu moins fin qu’au meilleur de la série, ainsi qu’un scénario qui sent bien plus la conclusion que l’ouverture vers de nouveaux horizons, Cosey ne déçoit pas. Il est toujours aussi bon raconteur d’histoires et il assume ses convictions jusqu’au bout. De plus, les cadrages, paysages et couleurs sont encore une fois de toute beauté. Surtout, Cosey rappelle qu’on peut proposer de la BD de qualité sans bavardage inutile. Un peu comme les meilleurs cinéastes, il sait que l’essentiel passe par les images qui en disent souvent très long, du moment qu’elles sont bien pensées et qu’elles s’organisent correctement entre elles. Si cet album peut se lire rapidement, il peut aussi se déguster et mériter plusieurs lectures. Ainsi, une fois de plus, Cosey propose en accompagnement, d’écouter quelques albums :
– Trains and Boats and Planes – Dionne Warwick
– Silouans Song – Arvo Pärt
– Reflection 1 – Brian Eno
– Om – The Moody Blues

La piste de Yéshé (Jonathan n°17), Cosey
Le Lombard, octobre 2021


 
 
 
 
 
 

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Les Naufragés du Lavalette : légende marine

« - Eu cartonne of Lucky Strike fore ziss fez en poil de cul !? Tut’moques de moi, l’ami ? - Yes, my friend. Ten packs ! That’s a very good price for you… »

« Le Fantôme de l’opéra » : horreur en musique

Tyler Boss et Martin Simmonds reprennent le mythe du Fantôme dans un récit d’enquête où le prestige du spectacle autorise toutes les outrances. Paru chez Urban Comics, ce volume de la collection Universal Monsters doit autant à son atmosphère graphique qu’à sa manière de faire du théâtre un lieu de désir, de peur et de faux-semblants.

« Le Parfum des feuilles de thé » : reprendre racine

Dans "Le Parfum des feuilles de thé" (Robert Laffont), Camille Monceaux et Virginie Blancher suivent Akane et Mayumi, deux jeunes femmes qui quittent Tokyo pour reprendre une plantation familiale. Au rythme des récoltes, leur installation devient une histoire de transmission et de choix de vie, non sans doutes.