La « Critique de la raison pure » vulgarisée en manga

Studio Artworks et les éditions Soleil s’attellent à une entreprise qui n’a rien d’une sinécure : vulgariser l’œuvre-phare du philosophe prussien Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, qui a réhabilité la métaphysique tout en révolutionnant la pensée occidentale, alors soumise à un schisme entre le rationalisme continental et l’empirisme anglo-saxon.

Il aura fallu onze années à Emmanuel Kant pour achever sa Critique de la raison pure. Pour pointer les limites de la cognition humaine. Pour réconcilier une épistémologie – l’une des deux grandes branches de la philosophie, avec l’ontologie – divisée entre le rationalisme continental et l’empirisme anglo-saxon. Les tenants du second accusaient alors les premiers de nager en plein doctrinarisme. Ils postulaient qu’on ne peut connaître que ce que l’on peut expérimenter. Ils distillaient un scepticisme bientôt porté à incandescence par David Hume, dont les réserves sur la causalité obligeront Emmanuel Kant à sortir de son « sommeil dogmatique ». C’est ainsi que l’intellectuel donnera naissance au criticisme, un examen minutieux et approfondi de la raison.

Sensibilité, entendement et raison sont les trois piliers de la démonstration d’Emmanuel Kant. Le manga les effeuille à la faveur des leçons prodiguées par une enseignante à ses élèves. À la perception des objets succède, selon le philosophe prussien, leur conceptualisation. Ce dernier introduit par ailleurs une connaissance a priori, nécessaire et universelle, et indépendante de l’expérience, ainsi qu’une autre a posteriori, basée sur les informations empiriques. Il ajoute les notions de jugement analytique – « la balle est ronde » – et synthétique – porteur de nouveaux concepts, qui ne sont pas contenus dans le sujet lui-même : la balle peut par exemple aussi briller. Mais la véritable révolution copernicienne réside évidemment ailleurs : les auteurs reviennent abondamment sur le fait que l’objet est désormais, dans la philosophie critique kantienne, assujetti à la connaissance, et non l’inverse.

Selon Emmanuel Kant, la nature de la raison humaine consiste à rechercher un objet inconditionné permettant d’unifier et de systématiser les connaissances. C’est par ce biais, ainsi que par l’identification d’une « chose en soi » opposée aux « phénomènes » perceptibles, qu’il va renouer avec une métaphysique qui tombait en désuétude intellectuelle. Cette adaptation de la Critique de la raison pure n’omet pas non plus de présenter les lois morales et pratiques, les antinomies kantiennes, le libre arbitre, les impératifs catégoriques pouvant être érigés en lois universelles et les impératifs hypothétiques conditionnés à l’expérience et aux spécificités de chacun. Les reformulations, relativement nombreuses, sont utiles pour défricher un terrain théorique des plus plantureux. Pas à pas, les auteurs guident ainsi le lecteur dans les profondeurs de la philosophie d’Emmanuel Kant, en veillant à ne pas les égarer ni les charger de concepts accessoires. Pari relevé, non sans peine.

Emmanuel Kant – Critique de la raison pure, Studio Artworks
Soleil, novembre 2022, 192 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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