« Elle s’appelait Sarah » : deux femmes face à l’Histoire

Les éditions Marabulles publient l’adaptation graphique du roman Elle s’appelait Sarah, de Tatiana de Rosnay. Le scénariste Pascal Bresson et le dessinateur Horne présentent, de manière alternée, deux arcs narratifs se déroulant à soixante années d’écart et reliés entre eux par la rafle du Vél’ d’Hiv’.

Sarah
Sarah Starzynski est une jeune fille juive de dix ans, qui traverse des épreuves impitoyables, profondément marquantes, durant la Seconde Guerre mondiale. Son parcours, jonché d’émotions, de drames et de résilience, nous est conté avec une sensibilité et une urgence vertigineuses.
En plein Paris, en juillet 1942, a lieu la tristement célèbre rafle du Vélodrome d’Hiver. Les autorités françaises, en collaboration avec les nazis, arrêtent des milliers de Juifs. Dans la précipitation, Sarah prend la décision d’enfermer son petit frère Michel dans un placard, pensant le protéger ainsi d’un danger imminent. Elle lui promet de revenir rapidement, sans se douter qu’elle manquera à sa parole. Ce geste, qu’elle pensait salvateur, marquera sa vie à jamais.
Au Vélodrome d’Hiver, Sarah est confrontée à la dure réalité d’une humanité déchue. Entassée avec des milliers d’autres personnes, elle découvre un environnement rance où la peur, la faim et l’humiliation règnent en maîtres. La promiscuité, l’insalubrité et l’absence d’hygiène brisent peu à peu les esprits et les corps. En quelques heures, la mère de Sarah, résignée, semble avoir pris dix années. Certaines personnes préfèrent gravir les gradins et se jeter dans le vide plutôt que se soumettre à la violence concentrationnaire nazie.
C’est dans les camps, précisément, que Sarah, séparée de ses parents, va s’improviser grande sœur auprès des autres enfants, leur offrant un peu de réconfort et de soutien dans un quotidien devenu sombre et cruel. Malgré la souffrance et la peur, elle fait preuve d’une force de caractère qui lui permet de survivre et de protéger les plus faibles. Ses yeux d’enfant scrutent l’horreur environnante, mais une idée fixe continue de l’obséder : s’échapper pour honorer la promesse faite à Michel et le délivrer enfin de ce placard dans lequel il croupit depuis un temps indéterminé.
La résilience de Sarah s’affirme encore lorsqu’elle parvient à s’échapper du camp avec une autre détenue prénommée Rachel. Sa détermination à retrouver Michel guide chacun de ses pas, tandis que le poids de la culpabilité l’accompagne et ne cesse de se renforcer. Ensemble, Sarah et Rachel affrontent les dangers de la cavale, l’indifférence des fermiers qu’elles croisent, la faim, la fatigue et la maladie.
Les mots de Tatiana de Rosnay, mis en vignettes par Pascal Bresson et Horne, peignent avec justesse et mélancolie un portrait touchant de Sarah, dont le courage et l’amour transcendent les horreurs de la guerre.

Julia
Julia Jarmond, journaliste américaine vivant à Paris, est l’autre protagoniste du roman graphique Elle s’appelait Sarah. Sa vie bascule lorsqu’elle est chargée d’écrire un article sur la rafle du Vélodrome d’Hiver. Son enquête va la mener sur les traces de Sarah Starzynski et, bien malgré elle, la faire plonger dans les abysses de l’histoire française et de sa propre famille.
Mariée à un Français et mère d’une fille adolescente, Zoé, Julia mène une vie apparemment paisible et épanouie. Pourtant, son mariage semble battre de l’aile et elle se sent manifestement de plus en plus déconnectée de la vie parisienne, dont elle s’émancipe par le biais de son enquête journalistique. Au fil de ses recherches, Julia découvre avec stupéfaction et horreur les événements qui ont bouleversé la vie de la jeune Sarah. Elle réalise aussi que sa propre belle-famille a un lien insoupçonné avec cette jeune Juive disparue et les événements tragiques de 1942. Cette révélation la bouleverse. Julia se sent désormais personnellement investie dans une quête de vérité et de justice. Cette histoire, si lointaine et pourtant si proche, résonne en elle jusqu’à polariser toute son attention.
D’un point de vue personnel, Julia fait face à une grossesse inattendue, mal accueillie par son compagnon Bertrand. Les révélations sur le passé de sa belle-famille la troublent et l’amènent à s’interroger sur les agissements des Parisiens sous le régime de Vichy.
Dans Elle s’appelait Sarah, Julia Jarmond incarne la quête de vérité et de réconciliation avec le passé, qu’il soit historique ou familial.

Subtilités graphiques et narratives
Dans cette adaptation dessinée, les Juifs et ceux qui les aident se voient nantis de couleurs, éclairant les pages d’un récit enveloppé de ténèbres. Ces éclats de vie, phares dans la nuit, révèlent des âmes courageuses et solidaires, bravant les tourments de l’époque.
Les silhouettes grises et indistinctes des policiers, gardes et collaborateurs, contrastent avec la vibrance de ceux qui résistent. Leurs ombres et silhouettes, parfois écrasantes, voire surdimensionnées, semblent vouloir étouffer l’espoir et la force de Sarah et ses proches.
Dans cette danse d’ombres et de lumières, le poids du passé s’impose, incontournable. La vie et la résilience brillent, malgré les ombres qui les assaillent.
Le récit met en balance deux arcs narratifs exposés en alternance, qui explorent les destins, entrecroisés à travers le temps, de deux femmes unies par la tragédie historique. Chacune des mésaventures de l’une vient en appui des pérégrinations journalistiques et personnelles de l’autre.

Le passé occulté
Les auteurs dépeignent les méandres de la mémoire collective française et l’amnésie sélective qui entoure certains événements tragiques, ici la rafle du Vél’ d’Hiv’ de juillet 1942. Le récit, en juxtaposant les histoires de deux protagonistes, l’une vivant dans le présent, l’autre dans le passé, en tant que victime de cette rafle, met en lumière l’oubli volontaire et la méconnaissance d’un pan important de l’histoire française.
La France, patrie des Lumières et des droits de l’homme, apparaît paradoxalement dans ce roman graphique comme une nation qui a choisi d’occulter une partie sombre de son histoire. Loin de se confronter à la réalité de la collaboration de l’État français avec l’occupant nazi lors de la Seconde Guerre mondiale, la société française préfère se réfugier dans une amnésie collective, niant ainsi la souffrance et le destin tragique des milliers de Juifs arrêtés et déportés vers les camps de la mort.
Dans cet esprit de déni, le sort des appartements parisiens a son importance. Ils ont appartenu aux familles juives expropriées durant l’Occupation. De nombreux Parisiens, souvent sans même le savoir, ont ensuite emménagé dans ces logements marqués par l’histoire, se contentant d’une existence tranquille et insouciante sans chercher à connaître le passé des lieux qu’ils habitaient. Une manière pudique, commode, de ne pas se confronter aux fantômes du passé et de faire fi d’un héritage historique douloureux.
Elle s’appelait Sarah met en lumière, à travers le périple de la journaliste Julia Jarmond, la nécessité de s’emparer, accepter et mieux comprendre le passé, notamment pour pouvoir en tirer les leçons essentielles permettant de ne pas reproduire les mêmes erreurs. En cherchant à dévoiler la vérité sur Sarah, Julia met à nu les mécanismes de l’oubli et de la méconnaissance qui entourent la rafle du Vél’ d’Hiv’ et le sort des Juifs en France durant la guerre.
Se souvenir devient un acte de résistance face à l’oubli.

Elle s’appelait Sarah, Tatiana de Rosnay, Pascal Bresson et Horne
Marabulles, avril 2023, 208 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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