Deux nouveaux tomes des « Grandes Batailles Navales »

Deux récits, deux mers, deux siècles : Jean-Yves Delitte et ses complices poursuivent leur vaste fresque des Grandes Batailles Navales en mettant en parallèle deux épisodes où un simple embrasement, une initiative imprévue, a suffi à faire basculer l’Histoire. De la baie de Navarin en 1827 aux eaux grises de la mer du Nord en 1914, tout semble rappeler que la guerre, surtout sur mer, se nourrit d’accidents fatals.

Depuis le XVe siècle, la Grèce vit sous la coupe ottomane. Mais au XIXe siècle, la flamme du nationalisme s’allume et, comme souvent, elle prend d’abord la forme d’une étincelle symbolique : un drapeau brûlé, une effigie jetée aux flammes. Puis vient le passage aux armes. En février 1821, la guerre éclate et avec elle son cortège de massacres. L’Europe regarde ailleurs, paralysée par les jeux d’alliances et les cicatrices laissées par les guerres napoléoniennes. Pourtant, peu à peu, l’opinion publique, la géopolitique et la pression morale forcent les puissances occidentales à intervenir.

C’est ainsi que l’on arrive, le 20 octobre 1827, dans la baie de Navarin. Français, Anglais et Russes croisent le fer avec la flotte ottomane et ses alliés égyptiens. Ce qui ne devait être qu’une manœuvre d’intimidation devient, par le hasard d’une escarmouche et l’orgueil des hommes, une conflagration maritime totale. Jean-Yves Delitte raconte cette bascule avec patience : il nous installe dans l’époque, détaille les tensions politiques, puis nous plonge dans la furie des canons, des coques disloquées, des flammes qui lèchent les ponts. Navarin n’est pas seulement racontée comme une victoire décisive pour l’indépendance grecque : c’est un drame humain où les petites vies de marins comptent autant que les grands desseins diplomatiques. Les planches, magnifiées par une mise en couleurs idoine traduisent toute l’intensité de cette bataille dont l’Europe sortira changée.

Près d’un siècle plus tard, en septembre 1914, la Première Guerre mondiale embrase à son tour le monde. Sur mer, l’opposition paraît déséquilibrée : d’un côté, la Royal Navy, reine incontestée des océans ; de l’autre, les submersibles allemands, machines encore imparfaites, humides, étriquées, et que beaucoup de marins de surface considèrent avec mépris. Qui pourrait croire qu’un tel engin, lent et faiblement armé, menace les cuirassés colossaux ? Et pourtant… Dans les eaux ternes de la mer du Nord, le U-9 du commandant Wediggen va battre en brèche les certitudes. En moins d’une heure, trois croiseurs cuirassés britanniques sombrent. La Royal Navy, orgueil de l’Empire, reçoit l’un des coups les plus humiliants de son histoire.

Avec U-9, Delitte retrouve Philippe Adamov et Fabio Pezzi. Le récit, servi par un scénario tendu et précis, restitue l’attente des marins, leurs doutes, leurs bravades, avant l’inimaginable exploit. Adamov et Pezzi donnent au dessin une intensité singulière : gris et bleus dominent, restituant le climat lourd de la mer du Nord. Comme toujours dans la collection, un dossier documentaire accompagne le récit, offrant repères et archives pour prolonger la lecture.

Ce qui frappe, en lisant Navarin et U-9 ensemble, c’est cette même mécanique implacable : une étincelle, et le feu prend. Une effigie brûlée en Grèce, une torpille lancée dans le brouillard de la mer du Nord… Le détail devient désastre, l’accident devient Histoire. Deux albums qui, chacun à leur façon, rappellent combien la guerre navale, souvent reléguée à l’ombre des batailles terrestres, a forgé des nations et bouleversé des équilibres. Jean-Yves Delitte, avec ses collaborateurs, continue de donner à cette histoire maritime des visages, des voix, une chair. Passionnant. 

Navarin, Jean-Yves Delitte
Glénat, septembre 2025, 56 pages

U-9, Jean-Yves Delitte, Philippe Adamov et Fabio Pezzi
Glénat, septembre 2025, 56 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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